dimanche 13 mars 2016

Yggdrasil chapitre 4

Chapitre  4

Des colonnes en obsidienne noire s'élevaient des deux cotés de l'allée centrale. Il n'y avait aucun arbre, aucune plante. Seule la roche dominait en ces lieux, tantôt brute, tantôt sculptée. L'air était froid, et la lumière qui s'échappait des fenêtres mourrait au contact du sol,  absorbée, emprisonnée.
Cela ne décontenançait pas Lara Cockroft et Mémédoc qui avançaient, imperturbables. La petite traîne de la robe grise de Lara épousait le sol, un diadème en sombracier retenait sa chevelure. D'un pas rapide, elle traversa la première salle, puis l'interminable couloir qui lui faisait suite. Mémédoc marchait à ses cotés, au même rythme, toute aussi silencieuse, mais prête à dégainer son surin à la moindre menace. Ce surin était sans nul doute son bien le plus précieux. La lame en cobalt, était d'un bleu étincelant. Une gouttière la traversait sur une de ses faces. Imbibée de belladone concentrée, elle était une arme magnifique. Dans les mains de Mémédoc, elle devenait redoutable.

Leurs oreilles pointues avaient attiré l'attention dans les couloirs. Il était de notoriété publique de Nico D n'aimait pas les elfes. Il était donc peu fréquent d'en croiser entre les murs de son château.
Au bout d'un énième couloir, Lara et Mémédoc furent arrêtées, poliment, devant une grande porte en  bois rouge.

            — Je suis désolé mes demoiselles, vous ne pouvez aller plus loin sans être attendues.

L'homme qui venait de les arrêter était assez frêle et portait sur son dos ses longues années au service de son roi, mais deux gardes aussi hauts que larges l'accompagnaient pour aider à faire passer sans encombre ses messages.

            — Si nous avions voulu entrer dans cette pièce sans être attendues, nous n'aurions pas pris le couloir principal. Prévenez votre roi que nous sommes là,  dit Lara d'un ton ferme, mais sans la moindre once d'impolitesse.

Mémédoc était prête à saisir sa lame en cas de réaction belliqueuse.

Le vieil homme sembla réfléchir un instant, avant de répondre.

            — Très bien, qui dois-je annoncer ?
            — Nul besoin de connaitre nos noms, vous n'avez qu'à nous décrire à votre roi,  rétorqua Lara, toujours calme.
            — Ce n'est pas la procédure habituelle réagit l'intendant.

            — Et ce n'est pas dans mes habitudes d'attendre, le coupa Lara, dont le ton laissa transparaitre une pointe d'agacement.

L'intendant resta silencieux quelques secondes avant de se tourner vers la grande porte. Deux autres gardes lui ouvrirent la porte.

Aucun son ne s'échappait de l'autre coté de la porte. Il aurait été normal de penser que la pièce derrière était vide.
Finalement la porte s'ouvrit de nouveau, et l'intendant réapparu.

            — Vous pouvez y aller, dit il avant de s'effacer pour laisser passer les deux elfes.

Les portes, ouvertes, révélèrent une pièce immense, baignée dans une lumière qui contrastait avec tout le reste du château. Nico D était sur son trône et ne prêta aucune attention à l'entrée de Lara et Mémédoc jusqu'à ce qu'elle soit à mi chemin. Il leur fit signe de la main, leur signifiant de se rapprocher.

Arrivées au pied des marches qui menaient au trône, Lara et Mémédoc marquèrent une pause, puis posèrent un genou à terre. Mémédoc avait déjà analysé la pièce, le nombre de soldat, leurs armes, ceux qui étaient de vraies menaces, ceux qui fuiraient devant quelques uns de leurs camarades morts.

            — Que voulez-vous ? s'agaça Nico D.
            — Bonjour, votre majesté, répondit Lara, qui préféra ne pas suivre son interlocuteur sur le ton avec lequel il entama la discussion, nous sommes ici pour vous proposer un marché.
            — Et qu'est ce qui vous fait penser que vous avez quelque chose qui pourrait m'intéresser ?
            — Beaucoup de choses. Plus que vous ne croyez. Un plus grand royaume, sans avoir à mener vos hommes en guerre, pour commencer.

A ces mots, Lara perçut une pointe de curiosité et d'intérêt dans le regard du Roi, mais cela ne dura qu'un instant et son visage reprit vite ses traits sombres.

            — Vous savez comment parler à des rois, mademoiselle... quel est votre nom déjà ?
            — Lara, Lara Cockroft. Et je vous présente mon amie, Mémédoc.
            — Très bien Lara, vous venez donc avec de belles paroles et de belles promesses, mais si je suis roi, et surtout, si je suis encore en vie, c'est parce que je ne me fie qu'aux actes.

            — Les actes viendront, cher roi. Mais pour cela il nous faudrait une aide minime de votre part.
            — Je n'aime pas votre conception du marché. Voyez vous, ici vous êtes dans mon château, sur mes terres, et sur un simple geste de ma part vous pouvez être arrêtées et emprisonnées, je pourrais vous garder des années dans un cachot plus sombre que les ténèbres elles mêmes, et ne vous en sortir que pour vous recouvrir d'huile sucrée et vous faire cramer pour parfumer ma cour avec des effluves de caramel. Alors comprenez bien ceci, dans les marchés que l'on fait ici, c'est moi qui reçoit en premier et je ne donne qu'après.
            — Très bien, je conçois votre point de vue. J'aurai préféré qu'aucune goutte de sang ne coule, et que vous soyez gagnant dans l'échange que j'allais vous proposer, mais soit.

Nico D eut à peine le temps de lever sa main pour ordonner à ses gardes d'encercler les deux elfes, que Mémédoc saisit son surin et se jeta sur celui qui se tenait à coté de la fenêtre et qui était apparemment le plus imposant de la pièce. Elle sectionna sa carotide d'un coup vif, et se projeta directement sur le garde le plus proche avant même que le visage de sa première victime n'ait touché le sol. Méthodiquement, et selon un schéma qu'elle avait prévu depuis leur entrée dans la pièce, Mémédoc tua quatre gardes, avant que ses prédictions ne s'avèrent exactes et que les survivants ne renoncent à engager le combat. Elle s'approcha alors calmement de Nico D qui était encore sous le choc de ce qui venait de se produire.

Lara le regarda, et posant son index sur ses lèvres lui fit signe de ne pas faire de bruit.

            — Maintenant, nous allons aller droit au but, vous êtes en possession d'une bague en mithrite noble. Ne niez pas, ne mentez pas. Donnez la nous, et nous ferons le maximum pour que vous puissiez voir le soleil se coucher ce soir, exposa Lara.
            — Très... très bien. Allez prévenir mon mage, qu'il apporte la bague en mithrite noble, ordonna le roi au dernier homme de la pièce encore vivant et apte à suivre son ordre.

**

            — Je  déteste les mines, c'est froid, il n'y a aucune visibilité, et franchement, il faut dire ce qui est... on s'emmerde !

Bob, avait été insupportable pendant tout le trajet. Doc Marmotte avait essayé de prendre exemple sur Qffwffq qui l'avait ignoré depuis leur départ, mais la tache était plus difficile, compte tenu du fait que le ragondin était sur son épaule.

Que des reproches et des remarques, sans arrêt. Elle avait songé à le noyer discrètement dans le premier ruisseau venu après qu'il ait répété pendant plus d'une heure "quand est-ce qu'on arrive ?", mais finalement elle opta pour la deuxième solution, lui céder une dose de sa poudre préférée qui le faisait planer et du coup entraînait un silence reposant pendant un laps de temps jamais assez long.

            — Et rappelle moi ce qu'on fait ici ? demanda t'il.
            — Pour la dixième fois, je te le redis, on cherche l'origine de la perturbation de l'Ether. Cet endroit est comme recouvert par un nuage invisible mais pesant qui m'oppresse sans que je n'en comprenne l'origine.

Bob se tourna vers Qffwffq qui ne daigna toujours pas lui lâcher un regard.

            — Et le seigneur de la sympathie pourquoi il est avec nous ? Parce que franchement à part si le seul moyen de faire disparaître cette perturbation c'est d'être désagréable avec elle ou de la battre au concours de celui qui aura une tête d'enterrement le plus longtemps, je ne vois pas en quoi il va nous être utile.
            — Ecoute, je ne sais pas, tu iras embêter Souristine avec ces questions à  notre retour.

Qffwffq montra une déviation sur la droite de la galerie principale
            — C'est par là.

Doc Marmotte était d'accord avec cet avis, la perturbation était plus palpable dans cette direction.

Elle avait fini par accepter le parti pris du moindre mot de son compagnon d'aventure et s'était résignée quant à l'idée d'un voyage bonne ambiance avec discussions, chansons, échanges d'anecdotes etc.
Jusqu'à présent, leur voyage s'était déroulé sans encombre. Doc Marmotte s'en réjouissait, mais une part d'elle était curieuse de voir ce que Qffwffq pouvait donner en situation de conflit. De plus, elle ne s'expliquait toujours pas pourquoi ils avaient été choisis tous les deux pour cette mission.

Les mines étaient un vrai labyrinthe, mais  Doc Marmotte avait déposé de la poudre astrale sous les sabots de son cheval afin de pouvoir retrouver aisément leur chemin en cas de besoin avec un simple sort qui ferait apparaître les empreintes.
Le chemin qu'ils venaient d'emprunter était en légère montée et laissait apparaitre une lueur à son horizon. Surement une sortie. Mais cela lui parut étonnant en plein cœur d'une mine.

Creusées au cœur de la montagne, en des temps anciens, les mines éternelles avaient permis aux nains de bâtir leur empire, et d'en assurer la pérennité tant sur le plan sécuritaire avec des armes d'une qualité sans égale faite à partir des matériaux locaux, mais aussi sur le plan économique avec un monopole sur le mica rouge et le quartz blanc qui ne se trouvaient nulle part ailleurs en ce monde. Après un âge d'or de paix et de félicité, vint le temps des premiers conflits, d'abord internes, auxquels s'ajoutèrent rapidement des menaces de l'extérieur. Creusées jusqu'à l'épuisement total de leurs ressources, les nains abandonnèrent les mines pour vivre, non plus en communauté, mais éparpillés sur tout le continent. Depuis, les montagnes éternelles et leurs mines n'étaient plus qu'une zone semi-déserte, où ne vivaient quelques ascètes discrets et inconnus.

La lumière du jour s'intensifia. Il s'agissait bien d'une sortie de la mine. Les deux aventuriers, et Bob, se retrouvèrent à flanc de montagne, sur une route étroite. Ce chemin était risqué, mais il était celui qui menait à la perturbation.

            — Sur la droite, la bas, il y a une zone plate, nous allons nous y poser quelques instants, annonça Qffwffq.
            — Pile à l'heure pour le gouter ! s'extasia Bob.

            — On n'est pas la pour pique-niquer, lui rappela Doc Marmotte qui n'aimait guère la sensation que provoquait en elle la perturbation. Il y a quelqu'un là-bas, remarqua t'elle.

Une silhouette se devinait sur la zone que Qffwffq avait montré quelques instants auparavant.
Ils approchèrent, doucement. La silhouette s'avéra être une femme, qui leur tournait le dos. Elle ne se retourna pas alors que le bruit des sabots ne cachait nullement l'approche des deux aventuriers.

            – Bonjour, entama Doc Marmotte.

La femme resta silencieuse un instant. Puis sans se retourner répondit.
            — Ce n'est pas trop tôt, dit elle.
            — Ce n'est pas trop tôt de quoi ? s'étonna Doc Marmotte.

Qffwffq descendit de son cheval, toujours sans un mot, mais nullement perturbé par la situation.

            — Descendez, s'il vous plait,  demanda t'il à Doc Marmotte.
            — Mais qu'est ce qui se passe ici ? C'est quoi ce bordel ? s'agaça la sorcière.

A peine eut elle le temps de finir sa phrase que la femme tendit la main vers elle et d'un simple sort la fit tomber de son cheval.

            — Du calme Zoralie, lacha Qffwffq

Doc Marmotte ne pouvait plus bouger. Le sort de Zoralie la tenait comme des liens serrés tout autour de son corps.

            — Emmenons là à proximité du rocher de mithrite noble, et la tu pourras la tuer et récupérer son pouvoir, s'amusa Zoralie.

Doc Marmotte fut prise de panique mais aucun muscle de son corps ne répondait, elle était prisonnière du sort. Zoralie la déplaçait à quelques centimètres du sol, sans la moindre difficulté, telle une marionette.

            — Très bien, ne traînons pas, répondit Qffwffq toujours sans une seule once d'émotion.
            — Me tuer ? Mais pourquoi ? Pourquoi vous faites ça ? Qu'est ce que ça vous apporte ? Qu'est ce que je vous ai fait ? hurla Doc Marmotte, avant d'être prise d'un sanglot.
            — Ça ne t'avancera à rien de savoir, ton sort est déjà scellé, réagit Zoralie.

Bob, qui avait discrètement quitté l'épaule de Doc Marmotte au premier signe de danger, s'était fait totalement oublier. Il avait assisté à toute la scène. Il ne faisait aucun doute que sa sorcière préférée était en danger. Il se jeta sur Zoralie et la mordit à la main.

Perturbée dans sa concentration, son sort d'emprise céda. Doc Marmotte tomba au sol. L'adrénaline lui permit de se relever aussitôt et de commencer à fuir. Bob sauta de Zoralie jusqu'à elle.

Zoralie, folle de rage, fit tomber sur leur chemin de la roche montagneuse pour les bloquer. Malheureusement, elle ne visa pas comme elle l'aurait voulu, et en voulant éviter les rochers qui tombait sur elle Doc Marmotte trébucha sur le bord du chemin et disparut dans les profondeurs des montagnes.

            — Qu'est ce que tu as fait ? s'énerva Qffwffq.

Zoralie ne daigna répondre. Elle allait s'emporter dans son énervement, mais ses plans changèrent quand elle remarqua que des troupes arrivaient par les deux seuls chemins restants.
Très vite, Zoralie et Qffwffq furent encerclés par une troupe d'une vingtaine d'homme, aux visages masqués par de lourds casques.

            — N'approchez pas, les menaça Zoralie qui n'attendait qu'une seule bonne raison pour se défouler.

Le seul cavalier du groupe, qui semblait diriger les autres, pointa sa lance vers eux.
            — Capturez le, et tuez la.

Qffwffq réussit à tuer deux gardes avant d'être maintenu au sol et de se voir poser des chaines aux poignets et aux chevilles.

Zoralie réussit à immobiliser le petite détachement qui s'approchait d'elle.

            — Laissez moi partir où je brise tous vos os.

Le cavalier eut un grand éclat de rire, étouffé par l'épaisseur de son casque.

            — Vous êtes douée. Pas assez pour survivre si je demande à toutes mes troupes de vous attaquer. Mais j'aime votre témérité. Je vous propose un marché, je vous laisse vivre, mais le chevalier reste avec nous.

Zoralie tourna son regard vers Qffwffq. Elle n'hésita qu'une seconde.

            — Très bien, emmenez le.
            — Parfait. Je savais que nous pouvions nous entendre. Je vais donc vous laisser vivre, mais en échange, je vous ordonne de dire à celle qui vous envoie qu'elle ne doit plus essayer de se mettre en travers du chemin du Seigneur Amrah, si elle ne veut pas terminer avec la tête au bout d'une lance.

Les troupes repartirent, avec Qffwffq, enchaîné, qui ne lâcha ni un mot, ni un regard pour Zoralie.

**

Quelqu'un frappa trois fois à la porte.

            — Je viens sur ordre du roi, il souhaite avoir la bague en mithrite noble.

Eugène, en pleine écriture sur son livre de travail, détestait être interrompu en pleine réflexion. Mais il n'en dit pas un mot. D'ailleurs peu de personnes connaissaient le son de sa voix, et encore moins  pouvaient prétendre avoir vu son visage. Il portait une cape, bleu foncé, avec une capuche qui recouvrait sa tête. Par la forme de la cape on lui devinait une petite taille, et une carrure modeste. Mais pour autant personne ne se serait permis de chercher à être en conflit avec lui. L'aura de mystère qui l'entourait lui assurait la tranquillité nécessaire au bon accomplissement de ses taches. A tout cela s'ajoutait un regard jaune-vert sans que l'on puisse évaluer assurément la taille de ses yeux. Beaucoup de rumeurs courraient à son sujet, et les paris quant à son appartenance à la race humaine n'étaient pas nombreux.

La porte finit par s'ouvrir. Eugène apparut, sans dire un mot. La bague était dans sa poche. Il suivit le garde depuis son bureau au sous sol jusqu'à la grande salle du trône. Il n'était pas à l'aise. Il n'aurait pu en donner clairement la raison, mais quelque chose n'allait pas. Ce sentiment d'angoisse s'intensifiait à mesure qu'il approchait de la salle du trône.

La grande porte s'ouvrit. Eugène fit un pas dans la pièce et remarqua la bataille qui y avait eu lieu. Il nota la passivité des gardes encore en vie, le roi en position de faiblesse, et les deux elfes qui de toute évidence étaient à l'origine de tout cela.

            — Donnez leur la bague Eugène, lui ordonna le roi sur un ton moins chargé de mépris qu'à l'accoutumée.

Eugène s'approcha de Lara qui s'était tournée vers lui. Il était à deux mètres d'elle. Tous ses sens se mirent en alerte. Il n'aurait pu savoir pourquoi mais tout dans son être lui disait de ne pas remettre cette bague.

Lara tendit la main vers lui. Il leva sa tête pour la fixer, mais son visage, toujours invisible dans la pénombre de sa capuche ne laissait transparaître aucune émotion.

Il tendit sa main, après avoir saisi la bague dans sa poche et la présenta à Lara.

Lorsque la main de Lara tenta de s'emparer de la bague, elle passa au travers de celle d'Eugène.
           
            — Qu'est ce que c'est que ça ? dit elle énervée.

A ces mots, l'illusion d'Eugène s'évapora, son corps s'effaça en un instant. Lara comprit qu'elle venait d'être bernée.

Elle laissa éclater une colère silencieuse qui dégagea une puissance telle que les murs se mirent à trembler, toutes les vitres se brisèrent.

Une fois la colère évacuée, elle se tourna vers Mémédoc.

            — Partons, nous n'avons plus aucune raison de rester ici.

Elle se tourna vers Nico D.

            — Trouvez votre mage, et cette bague, je vous donne jusqu'à la fin de la journée, ou bien je vous fais arracher les yeux avant de vous les faire avaler.

Elle fit apparaître une poudre dans le creux de sa main et souffla devant elle. Un portail, qui se devinait par la déformation de la lumière malgré sa transparence totale, apparu. Elle le traversa avec Mémédoc, sans dire un mot.


lundi 7 mars 2016

Yggdrasil chapitre 3

Chapitre 3

            — Tu étais obligé de prendre la route la plus cabossée du monde ? s'agaça Dr Niide.

Le chemin était effectivement bosselé à l'extrême, et la route penchait tantôt sur la gauche, tantôt sur la droite.

Son estomac n'était pas particulièrement amateur de ce tangage.

            — Je ne vois pas en quoi cela te pose un problème, cette route est tranquille, et je trouve que tu exagères un peu, lui rétorqua Doc Julien avant de reprendre une gorgée de sa mixture favorite.
            — Evidemment, avec tout ce que tu t’enchaînes d'alcool depuis le début de notre trajet, pour toi cette route doit être aussi lisse que la peau d'un nouveau né puisqu'elle contrebalance les vertiges de ton ivresse.
            — Parfaitement monsieur, parce que je m'adapte moi.

Depuis le début de leur périple, Dr Niide et Doc Julien n'avaient pas arrêté de se contredire et de se chamailler, comme si cela était une obligation.

Ils étaient partis depuis une dizaine de lunes. Leur intérêt commun pour un départ précipité de Reus, en territoire FMC, les avait amené à prendre la route ensemble. Dr Niide avait perdu son cheval sur une embuscade, en plein coeur de la ville, et Doc Julien s'était retrouvé un peu contraint de fuir lui aussi suite à des dégâts matériels importants. "Un accident minime et vite contenu" disait il, mais Dr Niide le reprenait souvent en lui rappelant qu'il avait manqué de faire partir en fumée la moitié de la ville, juste en voulant faire une démonstration de ses pouvoirs pour attirer l'attention d'une elfe qui semblait peu réceptive à son charme.

Suite à un concours de circonstance que Dr Niide ne s'expliquait toujours pas, ils s'étaient retrouvés sur le même chariot, à fuir Reus, de nuit, dans un anonymat nécessaire.

Sa santé était de plus en plus fragile, des douleurs le rongeaient au quotidien, à tel point qu'il ne se souvenait plus de la chance que cela était de vivre une journée sans souffrance physique. Il avait du abandonner ses potions antalgiques à Reus, et aujourd'hui il le payait.

Doc Julien avait vite compris que Dr Niide était souffrant, mais il avait aussi senti que ce n'était pas à lui d'aborder le sujet et que cela viendrait de son compagnon de trajet le moment venu.

Dr Niide ne supportait plus cette route, la nausée s'ajoutait à ses douleurs habituelles. Il aurait largement préféré être à nouveau sur un cheval plutôt qu'assis à l'avant d'un chariot dont les roues tremblaient plus qu'un enfant à qui l'on raconte pour la première fois la légende du premier Roi Crestor[1].

Il proposa cette alternative à Doc Julien qui accepta. CHacun de leur coté ils se demandèrent silencieusement pourquoi il n'y avait pas pensé plus tôt.

Malheureusement, lorsqu'ils tentèrent de détacher les chevaux pour se délester du chariot, les "maudits canassons", comme ils les appelaient désormais, étaient devenus de vraies furies, rendant la tache impossible. Ils étaient donc condamnés à traîner un chariot  remplit de tonneaux, et équipés de roues brinquebalantes.

Finalement, la route finit par s'améliorer sur une courte parcelle, et leur offrit une échappatoire temporaire avec une petit chemin venant de sa droite.

            — Cela doit mener à une habitation, nous devrions suivre cette route, suggéra Dr Niide, qui aurait vendu son âme pour une pause, sur un terrain plat.
            — De toute façon, la nuit ne va pas tarder à tomber, autant sortir de la route principale, ajouta Doc Julien.

Dr Niide avait vu juste, la route menait à une petite maison en bois, la taille de sa porte d'entrée laissait deviner que le propriétaire, s'il y en avait un, dépassait à peine le mètre de haut.

Après être descendu du chariot, non sans mal pour Dr Niide dont les membres étaient tétanisés par la douleur, Doc Julien, frappa à la porte, avec la non délicatesse dont il savait faire preuve.

            — Qui êtes vous ? Qu'est ce que vous voulez ? Partez d'ici ! lâcha une voix de l'autre coté de la porte
            — Dans quel ordre ? répondit Doc Julien, parce que si on part en premier, il faudra qu'on parle fort pour répondre à vos questions, ce qui n'est certes pas impossible mais semble peu logique.

Dr Niide regarda Doc Julien pour lui signifier que leur position ne leur permettait d'aborder l'inconnu avec des réponses sarcastiques. Puis il prit la parole.

            — Excusez mon compagnon, nous sommes des voyageurs et nous cherchons un refuge pour la nuit. Je comprends votre méfiance, mais je peux vous assurer que nous ne vous voulons aucun mal, et nous pourrons même vous payer en vous offrant le tonneau de votre choix parmi ceux que nous transportons.

La porte s'ouvrit et laissa apparaître un hobbit, méfiant, mais apparemment prêt à accéder à la demande de nos deux voyageurs.

            — Vous êtes deux, ce sera deux tonneaux, et je les choisis dès maintenant.

Ce fut la premier instant, depuis le départ, où Dr Niide fut heureux d'être parti de Reus en chariot.
En chemin, Doc Julien et lui avait jeté un coup d'oeil à ces tonneaux, histoire de s'assurer qu'ils ne contenaient rien de dangereux ou d'instable, surtout à quelques centimètres des mains magiques mais maladroites de Doc Julien. Ils furent rassurés en découvrant qu'il s'agissait de tonneaux d'épices.
Après avoir choisi ses deux tonneaux et avoir demandé aux deux aventuriers de les déposer dans son salon, Totomathon accepta de les accueillir chez lui. Il leur proposa de tester ses nouvelles épices en cuisinant un plat dont il avait le secret.

Dr Niide apprécia cette proposition, espérant qu'une fois son estomac plein, une part de ses maux seraient amoindris.
Doc Julien, qui décuvait doucement, n'arrêtait pas de fixer les pieds de son hôte. Totomathon feignit initialement ne pas y prêter attention, et engagea la conversation avec Dr Niide tout en leur servant leur assiette.

            — Qu'est ce qui vous amène en plein milieu de la foret ? Je n'ai pas l'habitude de croiser des voyageurs, c'est d'ailleurs une des raison qui fait que je me suis installé ici.
            — Nous voyageons sans but réel, simplement animés par le gout de l'aventure, et en parlant de gout permettez moi de vous dire que votre plat est une merveille.

Doc Julien qui n'avait toujours pas dit un mot, continuait de fixer, sans la moindre discrétion, les pieds de Totomathon.

            — Quoi, c'est quoi le problème avec mes pieds ? Vous n'avez rien d'autre à faire que de les fixer bêtement comme ça ? s'agaça le hobbit.
            — Non mais ils sont poilus, tellement poilus qu'au début je doutais de la présence de pieds en dessous, répondit sincèrement Doc Julien.

            — Ils sont comme ça parce qu'ils ne sont pas autrement, et s'ils ne vous plaisent pas, vous n'avez qu'à ne pas les regarder.
            — Oui, mais la, j'ai plutôt l'impression que c'est eux qui me fixent.

La remarque énerva Totomathon.

            — Vous savez où vous pourriez ne pas les voir ? Dehors, dans le froid, à la merci de la foret. Alors si vous continuez à les fixer ou si vous faites une autre remarque de ce genre vous vous retrouverez de l'autre coté de ma porte avant d'avoir eu le temps de comprendre ce qui vous arrive.

Dr Niide remarqua une ombre qui venait de passer derrière une fenêtre du salon.

            — Il y a quelqu'un d'autre ici ? demanda t'il à Totomathon
            — Non, comme je vous l'ai dit, j'ai choisi de vivre ici pour profiter du calme et de la sécurité que procure une certaine solitude.
            — Alors nous ne sommes pas seuls,  lâcha Dr Niide avant de faire signe aux deux autres de ne plus faire le moindre bruit.

Doc Julien se redressa de son siège, et alla se poser dans l'angle le moins éclairé de la pièce. Dr Niide sortit son épée de son fourreau, dans un silence qui n'était plus brisé que par le crépitement des braises sous le chaudron dans lequel Totomathon venait de cuisiner. Le hobbit restait debout, dos au feu, immobile, il ne comprenait pas ce qu'il se passait, et ne savait où se mettre.

La porte d'entrée fut détruite par un coup de pied puissant et trois hommes firent irruption dans la pièce, arme à la main, visage masqué par un casque en fer.

            — C'est lui. Tuez le, dit un des trois hommes.

Totomathon n'arrivait plus à bouger ses muscles, il avait reculé et était collé contre le mur, cloué sur place.

Dr Niide se jeta sur celui qui était le plus proche et l'embrocha, jusqu'à ce que le pommeau de son épée soit bloqué par la peau de sa victime.

D'une incantation rapide Doc Julien fit monter la température du casque de celui qui allait tuer Totomathon, jusqu'à ce que son casque se mit à fondre à même son crâne, le liquéfiant par la même occasion.

Décontenancé par la tournure des événements, le troisième homme eut à peine le temps de se retourner que la lame de Dr Niide avait déjà fait une entaille sur son abdomen, laissant jaillir ses intestins sur le sol.

            — Mais bordel de bon dieu de bois qu'est ce qui vient de se passer ici ? bégaya Totomathon, sous le choc.
            — De toute évidence, ils n'étaient pas ici pour nous, c'est donc plutôt à vous de nous dire ce que signifie tout cela,  répondit Dr Niide.
            — Mais je n'en sais rien, je ne connais pas ces types, et je ne comprends pas pourquoi quelqu'un me voudrait du mal. Ça n'a aucun sens.

Doc Julien les interpella          .
            — Regardez ça, ça vous dit quelque chose ?.
Il leur montra le tatouage que l'un des cadavres avait au niveau de la nuque.

            — Non, répondirent Dr Niide et Totomathon
            — Mais ce qui est sur, ajouta Dr Niide, c'est qu'il vaudrait mieux rester sur nos gardes cette nuit et partir dès le lever du soleil.

**

            — Je vous remercie d'être venu aussi vite, entama Christian Lehmann.

Ils étaient trois autour du feu.

Ce campement de fortune, avait dû être improvisé devant l'urgence de la situation.
A l'aide d'oiseaux voyageurs, Christian avait pu les prévenir, et leur demander de le retrouver au plus vite en ce lieu.

            — Ce que je vais vous annoncer doit absolument rester entre vous et moi. Et je crains que certaines personnes mal intentionnées soient déjà au courant et que le temps nous soit compté pour éviter que le pire ne se produise.

PiR BDA et Elliot_Reid écoutèrent ses explications. Dès les premiers mots, ils réalisèrent l'ampleur de ce qui allait arriver et l'importance de leur mission.

            — Je ne peux faire confiance qu'à vous, même si j'aimerai que nous soyons plus nombreux, je ne peux me permettre de laisser filtrer cela à d'autres personne du clan, et je vous invite à en faire de même.
            — Est-ce que tu sais combien ils sont ? demanda PiR BDA.
            — Non, je n'ai pas de chiffre exact, et les écrits ne mentionnent rien à ce sujet, lui répondit Christian.
            — Evidemment, en même temps si une prophétie était précise et claire pour une fois, sans métaphore alambiquée ni donnée incomplète ce serait trop facile,  ironisa Elliot.
            — Tout ce que je sais c'est que cela a commencé il n'y a pas longtemps. Les personnes concernées ne sont peut-être pas toutes au courant, pour elles rien n'a changé. Mais on ne peut exclure que certaines ne l'ait découvert. Cela pourrait compliquer notre tâche.
            — Mais comment on va faire pour les trouver si l'on ne connait ni leurs noms, ni leur nombre ? s'inquiéta PiR BDA.
            — Il n'y a que deux moyens. Soit nous trouvons un ou une  des élus qui a pris conscience de son pouvoir. Il ou elle pourra alors ressentir les autres avec un minimum de concentration. Ou alors il nous faut retrouver la bague en mithrite noble, la bague de la première reine Yggdral qui permet à quiconque la porte de retrouver ceux qui ont été choisis, leur expliqua Christian.
            — Et où est cette bague ? demanda Elliot, pragmatique.
            — Malheureusement, je ne sais pas. Sa trace a été perdue il y a des années et l'on raconte des centaines d'histoires à son sujet et sur sa localisation.

            — Parfait, nous n'avons plus qu'à espérer trouver une bague qui peut être n'importe où, ou de tomber par hasard sur quelqu'un qui a découvert qu'il était un élu de la prophétie et de s'en servir comme compas, s'agaça PiR BDA, inquiet de la complexité de la tâche qui les attendait.
            — Ce n'est malheureusement pas tout, ajouta Christian, je connais l'un d'eux.
            — Ah, ben il fallait commencer par la, dit Elliot, en lâchant un soupir de soulagement.
            — Ce n'est pas une bonne nouvelle, j'en ai peur. Il marqua un silence, avant de reprendre, il s'agit du seigneur Amrah.
            — Sérieusement ? demanda PiR BDA, qui avait encore l'espoir que cela était une mauvaise blague.
            — Non, j'en ai bien peur, cela explique pourquoi tous les autres sont en danger, et pourquoi nous devons faire vite, car leur temps est compté, et par extension le notre aussi.
            — Par où doit on commencer alors ? demanda Elliot.
            — Nous allons partir chacun de notre coté, toi, PiR, tu vas essayer de trouver des informations sur cette bague, je ne sais pas encore comment, mais il faut essayer de mettre la main dessus. Elliot, il faudrait que tu trouves une piste, je ne sais encore comment, pour que nous puissions trouver au moins l'un des élus. Si l'un de vous deux réussi, nous avons peut-être une chance.

            — Et toi ? demanda PiR BDA.
            — Je vais m'occuper d'Amrah, le plus important étant qu'il ne soit, en aucun cas, le dernier.

Une inquiétude put se lire instantanément sur les visages de Pir et Elliot.

            — Tu comptes vraiment partir seul pour le Royaume du Crestor ? C'est du suicide. On devrait y aller tous les trois, proposa Elliot.
            — Non, c'est trop dangereux, je suis le seul qui a une chance de survivre derrière les Murs, et si j'échouai, il vous appartient de trouver et de protéger les autres jusqu'à ce que la prophétie se réalise.
            — C'est de la folie, de la folie pure. Mais tu as raison. Je comprends ta stratégie, et je suis d'accord, nous partirons demain à l'aube, conclut Pir.



[1] Un conte très ancien, se passant dans le Royaume homonyme, et dont les détails sanglants n'ont pas lieu de se retrouver dans ce récit aujourd'hui.

jeudi 3 mars 2016

Yggdrasil chapitre 2

Chapitre 2

            Une odeur de brulé accompagnait la fumée noire qui s'échappait du dessous de la porte du bureau. Personne ne sembla s'en inquiéter, et les étudiants continuaient leur chemin sans y prêter attention.

            — Une pincée je t'avais dis.
            — Oui, ben c'est ce que j'ai mis.
            — Ah bon ? Donc pour ton mettre l'équivalent d'un poing entier c'est une pincée ? Et bien, il va falloir revoir tes définitions parce qu'à ce rythme là tu n'es pas prête de faire une potion correcte.
            — Tu m'énerves, tu le sais ça ? Tu critiques, toujours, sans arrêt, mais à part être posé sur mon épaule à juger tout ce que je fais et à prodiguer des mauvais conseils, tu n'es pas d'une grande utilité.
            — Je te rappelle qu'au départ c'est toi qui m'a donné la capacité de parler. J'aurai pu être un animal de compagnie comme tous les autres mais non, madame a voulu faire des expériences. Et qui se plaint aujourd'hui ?.
            — Oui, ben pardon, mais en tout cas maintenant personne ne t'oblige à rester avec moi, ton pouvoir ne t'oblige pas à vivre éternellement sur mon épaule.
            — Attention, ne joue pas à ce jeu là avec moi.

Doc Marmotte retrouva son calme, elle versa une potion d'annulation dans sa mixture noirâtre. La fumée s'évapora en un clin d'œil, comme réabsorbée subitement par le chaudron, seul demeurait maintenant l'odeur de brulé qui avait déjà imprégné la pièce.

            — Bon, maintenant que tu as fini de recouvrir l'étage avec les effluves de ton échec, est-ce que je peux avoir droit à ma ration ?
            — Tu es une vile créature, et oui, la voilà ta ration.

Sur ces mots, Doc Marmotte prit un petit sachet de granulés bleus dans sa poche et en versa quelques uns sur la paume de sa main gauche, qu'elle monta au niveau de son épaule. Le ragondin les sniffa d'une traite avant de laisser échapper un petit bruit de jouissance et de s'affaler, n'étant plus retenu à sa maitresse que par sa queue disposée en crochet le long de son cou.

            — Souristine veut te voir? dit une voix derrière la porte.

Doc Marmotte déposa délicatement le ragondin sur un petit coussin avant de sortir de sa chambre en marche rapide. Personne ne faisait attendre Souristine. Elle traversa le patio qui séparait sa chambre de la salle principale du bâtiment. Des dizaines d'apprentis sorciers  profitaient en plein air d'un des courts moments de répit qu'ils avaient entre deux enseignements. Quelques uns la saluèrent, mais perdue dans ses pensées Doc Marmotte ne leur répondit pas.

La grande porte du bureau principal s'ouvrit à son arrivée.
Souristine était assise à son bureau, l'air inquiet. Cette pièce était sacrée pour tous les occupants de l'académie, élèves et professeurs. Peu de gens avaient vu ce bureau. En bois d'érable millénaire, il semblait peser plus lourd que le monde lui même. Ses contours, sculptés, relataient les combats des mages lors de la dernière guerre de la lune noire. Souristine était assise, le dos si droit qu'on aurait pu la croire suspendu par un fil. Des dizaines de feuilles s'étaient éparpillées sur le bureau, une plume de phoenix blanc était posée sur la pile centrale. Si cette plume n'existait pas, beaucoup pourrait penser que le phoenix blanc n'est qu'une légende, son apparition n'ayant été relevé que quatre fois dans l'histoire. Souristine  discutait avec un homme que Doc Marmotte avait l'impression d'avoir déjà vu mais aucun nom ne lui revenait. Il était de taille moyenne, d'un aspect discret, manteau sombre et lourd. Sa carrure n'était pas impressionnante mais pourtant sa prestance poussait à s'en méfier. Doc Marmotte se souvint s'être déjà fait cette remarque par le passé mais sans plus de précision.

Souristine coupa sa discussion avec l'homme d'un geste de la main et se tourna vers Doc Marmotte.
            — Asseyez-vous, s'il vous plait.

Un siège ayant été préalablement posé devant elle à cet effet, elle s'exécuta sans attendre.

            — Je vous ai fait venir pour vous soumettre une mission importante. Connaissez-vous Qffwffq[1] notre ami ici présent ?
            — Oui.

Cherchant dans sa mémoire, Doc Marmotte tenta de remettre une situation, un lieu, un moment sur ce visage, mais tout ce qui lui revenait c'était une impression peu agréable, non pas de danger, mais d'antipathie. Il ne fallait rien laisser paraitre. Sa présence devant Souristine l'imposait, et quelque serait la mission dont elle venait de parler, il lui faudrait répondre par l'affirmative, sa place ici en dépendait.

            — Je voudrais que vous partiez avec mon ami ici présent et que vous alliez aux mines éternelles. Une perturbation majeure de l'Ether y a été détectée et je veux savoir de quoi il retourne.

            — Comme vous le souhaiterez. Mais pourquoi moi ? Pourquoi que nous deux ? demanda Doc Marmotte.
            — Parce qu'il doit en être ainsi. Cela vous dérange t'il Qffwffq ?
            — Non.

Ce furent ses seuls mots, avant que Souristine ne les congédie, après les avoir invités à mener à bien leur mission dans les plus brefs délais.

Les portes se refermèrent derrière les deux nouveaux coéquipiers.

            — Vous avez un cheval ? demanda Doc Marmotte pour essayer de lancer une conversation.
            — Oui.
            — De toute évidence, je n'aurais pas de phrase complète de votre part pour aujourd'hui ? dit avec cynisme.
            — Nous avons une mission, le plus important est de la mener à bien rapidement, et il me semble que le principe de cette mission n'est aucunement de faire connaissance.

Il y eut un silence et Qffwffq reprit.

            — Cela vous convient il comme phrase complète ?

Sans attendre sa réponse, il se retourna et se dirigea vers les écuries. Doc Marmotte répéta la dernière phrase de son coéquipier sans articulier, en signe de moquerie, mais discrètement pour ne pas que ce dernier ne le remarque.

            — Je vais préparer mes affaires, je vous retrouve aux écuries, conclut-elle.

**

La canopée ne laissait passer qu'un léger fil de lumière qui se dessinait en arabesques infinies au sol. Le convoi avançait à faible allure. Il faut dire que la qualité de la route n'aidait pas. A l'origine, le chemin des soupirs devait servir de route principale dans la foret des EBM, mais dès son ouverture, les vols, pillages et rapts en série avaient vite fait d'en faire le trajet à éviter. Malheureusement, aucune autre ébauche de route n'avait été entamée en remplacement et ce chemin resta, paradoxalement,  le plus sur pour ne pas se perdre. Son nom lui venait de la première réaction des gens lorsqu'on leur demandait ce qui était arrivé à leurs marchandises une fois qu'ils en sortaient.

Faisant fi des avertissements et des rumeurs, légendes, et témoignages, un commanditaire avait demandé que sa marchandise, arrivée depuis la mer, au delta de l'Erygma, soit acheminée via ce parcours maudit jusqu'à Vorrim. Mais ne voulant rien laisser au hasard, il recruta une escorte dont la renommée n'était plus à faire, le Fléau.

Le convoi se composait d'un seul chariot, un cube géant en bois avec quatre roues, sans fenêtre, ni le moindre espace pour en deviner le contenu. Il était conduit par un seul cocher dirigeant les 2
deux chevaux. Quatre cavaliers couvraient les angles en permanence. Leurs masques ne révélaient ni leur race, ni leur sexe. Huit guerriers, à pied, fermaient la marche du convoi. Quant au Fléau, il était devant et ouvrait le passage.

            — Halte.

Cet ordre semblait venir de la droite de la route, mais personne ne se présenta.

Sans Trema leva sa main droite, faisant ainsi signe au convoi de s'arrêter.

            — Continuez votre chemin en abandonnant le chariot ici et il ne sera fait de mal à personne, ajouta la mystérieuse voix.

Sans Trema baissa sa main, mais personne ne bougea.

            — Ceci est un ultimatum. Nous vous tuerons tous si vous forcez le passage ou si vous ne faites pas ce que nous demandons, menaça l'inconnu, toujours caché.

Une flèche siffla. Puis un cri. Et un choc.

Un homme venait de tomber du haut d'un arbre après avoir reçu une flèche d'Uberklaus dans la cuisse. Il ne lui avait fallu que trois phrases pour localiser sa cible et faire mouche.

            — Tu veux bien aller l'interroger pour savoir s'il est seul ou s'il va falloir en faire un exemple, s'il te plait,  demanda Sans Trema au troisième membre du Fléau.

Le pauvre voleur, car oui nous pouvons dès à présent le plaindre de son sort, vit alors une orque descendre de son loup et s'approcher de lui, d'un pas aussi lent que terrifiant. Sa peur fut telle qu’il en oublia un instant la douleur que générait cette flèche qui lui traversait la cuisse.

Le marteau de guerre que l’orque portait n'annonçait rien de bon.

Une fois devant lui, elle fit un tour avec son bras et fracassa le crane du voleur, sans sommation.
Elle se tourna vers ses deux acolytes.

            — Il voulait servir d'exemple, ça se voyait dans ses yeux.

Jaddo arracha une partie de la chemise du voleur, et essuya son marteau recouvert d'un mélange de sang, d'os et de matière grise.

La foret laissa alors apparaître plusieurs dizaines d’homme, cachés jusque là, en embuscade, des deux cotés de la route, qui fuirent à grandes enjambés.

            — Pff, aucun courage, s’exclama Jaddo en retournant vers son loup.
            — Reprenons la route, annonça Sans Trema au reste du convoi.

C'était la troisième fois que le convoi était "attaqué", depuis son entrée dans la foret, avec toujours le même résultat.

La route s’avéra plus pacifique pendant quelques heures. L’hypothèse d’une arrivée à Vorrim sans nouvelle embuscade commençait presque à germer.

Soudain le convoi s’arrêta. Aucun des membres du Fléau n’avait ordonné cette pause.

Les 3 guerrières se retournèrent pour  comprendre ce qu’il se passait, mais les soldats restaient impassibles, le cocher était immobile.

            — Pardon, mais on peut savoir ce qui vous arrive ? demanda Sans Trema, non sans une pointe d’agacement.

Personne ne bougea, aucune réponse.

Sans Trema descendit de son cheval et s’approcha du chariot en espérant que la proximité de son épée pousserait quelqu’un à répondre à sa question.

Alors qu’elle approchait du convoi, les 8 guerriers qui étaient à l’arrière se mirent en mouvement et s’intercalèrent entre elle et le chariot.

            — Je peux savoir ce que c’est que ce délire ? s’énerva Sans Trema.

Jaddo descendit de son loup et alla rejoindre Sans Trema. UberKlaus ne bougeait pas de son cheval.
Les guerriers se mirent alors autour des deux guerrières. Le bruit des épées sortant de leur fourreau exalta Jaddo.

            — Et moi qui avait peur de m’ennuyer avec cette mission, me voila ravie, s'extasia l'orque.

Le combat fut lancé quand une première épée tenta de frapper le flanc droit de Jaddo. Le coup était précis et rapide. Si elle n’avait pas utilisé le renforcement d’armure au niveau de son avant bras droit pour dévier la lame, un tel coup aurait pu lui être fatal. Profitant de l’espace que lui libéra ce dégagement, elle utilisa le pommeau de son marteau pour frapper son ennemi à la mâchoire. Dans son élan, elle aurait pu le tuer si une autre épée n’était pas venue s’intercaler entre elle et la tempe de son adversaire. Sans Trema dut éviter un coup quasiment similaire, mais se baissa en plus pour esquiver une deuxième attaque, elle en profita pour sectionner deux chevilles.

Les quatre cavaliers se mirent alors à galoper en direction d’UberKlaus. Elle eut le temps de décocher une flèche qui transperça le front du cavalier le plus à droite, avant de demander à son cheval de se dégager de l’axe principal. Elle savait qu’en mouvement, même à courte distance du groupe, elle aurait un avantage certain.

Jaddo reçut un coup de pied au niveau du creux poplité gauche qui lui fit poser genou à terre. Cela ne manqua pas d’attiser sa colère. Elle fractura le nez de celui qui lui faisait face et dont la lame commençait à s’abattre sur elle. Elle fit une roulade sur le coté droit et brisa le genou droit de l’homme qui était à sa portée. Profitant de sa chute, elle lui arracha son épée et la lança vers un autre ennemi qui tomba au sol, le sternum coupé en deux.

Sans Trema extirpa son épée de la gorge d’un des assaillants dont le cri de douleur fut étouffé par le sang qui noyait sa trachée. Dans un mouvement de moulinet calculé, elle sectionna par la même occasion la carotide de celui qui s’approchait sur sa droite.

UberKlaus faisait le tour du convoi, à une allure fixe. Un deuxième cavalier fit les frais de son adresse au tir. D’une flèche, UberKlaus sectionna les attaches gauches de sa selle. L’homme bascula sur le coté et termina au sol, mort, après que son visage fit la connaissance rapprochée d'un tronc bien trop solide pour ses cervicales.

Ils n’étaient plus que trois à tenter d’attaquer Sans Trema et Jaddo. Elles se mirent alors dos à dos et anticipèrent l’attaque de leurs ennemis, prenant l’initiative à leur compte.

Il ne fallut que 4 coups pour que les trois guerriers restants se retrouvent au sol. En cinq morceaux distincts.
UberKlaus venait mettre de un troisième poursuivant au sol, d’une flèche qui fit chatouilla sa rétine droite avant de ressortir par son os occipital. Le dernier cavalier passa à portée de Jaddo. Elle ramassa son marteau et lui lança au visage. Au sol, le cavalier repris ses esprits pour voir qu’il était à vingt centimètres du sol, tenu par le cou, son casque n'était plus là et les crocs d'une orque en colère frôlaient sa mâchoire.

            — Pourquoi, vous nous avez attaqué ? demanda Jaddo.

Aucune réponse.

Elle s’énerva.
            — Réponds où je te fais compter tes os au rythme  de leurs craquements.

La peur pouvait se lire sur le visage du dernier survivant du Fléau, mais aucun son ne sortait de sa bouche.

Dans un accès de colère, elle le projeta contre un arbre. L’homme fut transpercé de part en part par une branche solide.

Sans Trema s’approcha et examina le corps

            — Regardez. Son cou. C’est un tatouage.

UberKlaus prit un petit couteau et découpa la peau autour du tatouage.

            — On demandera, une fois à  Vorrim si quelqu’un connaît ce dessin, moi il ne me dit rien.
            — Venez voir, hurla Jaddo qui venait de casser un coté du chariot principal avec un coup massif.
            — Des chaines, des attaches, mais pour une seule personne. Et aucun prisonnier. Qu’est ce que c’est que ce délire ? s'interrogea Uberklaus.
            — Je n'aime pas trop ça, répondit Sans Trema.
            — Heureusement que nous avons déjà été payé, souligna Uberklaus.
            — Allons à Vorrim pour voir si quelqu’un peut nous éclairer sur tout ça, que l’on aille ensuite trancher la tête du responsable, conclut Jaddo.
**

Qffwffq et Doc Marmotte venaient de partir. Le bureau de Souristine était plus sombre que d’habitude. Seuls quelques bougies empêchaient l’obscurité de dominer la pièce.

            — J’ai fait ce que tu m'avais demandé dit la magicienne, assise, droite, devant son bureau, semblant parler dans le vide, j’espère que tout se passera comme prévu » ajouta t’elle.

Il y eut un silence plusieurs secondes avant qu’une autre voix féminine ne se fit entendre depuis le recoin le plus sombre de la pièce.

            — Tout ira pour le mieux. Tu as fait ce qui était nécessaire.
            — Tu ne m'as pas vraiment laissé le choix, argumenta Souristine.

Aucune réponse. Elle était de nouveau seule dans son bureau.




[1] le nom de ce personnage  est ici retranscrit selon ce qui pourrait s'en rapprocher le plus phonétiquement parlant, mais il est techniquement impossible pour l'auteur d'écrire le nom exact de ce personnage. Merci de votre compréhension

mercredi 2 mars 2016

Le début des remplacements et Twitter.

4 mois de remplacement. Certaines choses se mettent en place. C’est la fin de la deuxième période de vacances, synonyme de remplacement à temps plein pour beaucoup.

Dire qu’il y a un peu plus de 4 mois j’étais encore interne, en fin de saspas, cherchant des remplacements pour continuer à avoir un salaire. Le libéral, cela était devenu une évidence depuis longtemps, l’hôpital n’est pas fait pour moi, il peut parfaitement convenir à certaines personnes, il n’est ni mieux, ni moins bien que le  libéral, il est juste différent, et cette différence faisait que la simple idée pour moi d’y travailler était inimaginable.

M’installer ? Ahah. En 2016, en région parisienne, sans aucune économie sur mon compte, avec toute la difficulté que cela peut représenter, physiquement, psychologiquement, économiquement. Non seulement cette hypothèse m’effrayait plus que l’idée d’être seul avec une lampe torche et des piles en fin de vie à bord du Nostromo, mais en plus je ne savais rien de ce qu’il fallait faire administrativement, ou bien sur le plan logistique. Peut être suis-je un assisté, qui a besoin qu'on lui explique tout, c'est même fort probable. Certes il y a des congrès pour ça. Mais je n’ai jamais eu (pris) le temps d’y aller, et j’aurai aimé que ma fac aborde ce sujet de manière intensive plutôt que de développer la « marguerite des compétences », jusqu’à ce que j’en arrive à haïr cette fleur et cette expression de manière viscérale. Sérieusement, cette expression me fait le même effet qu’« au jour d’aujourd’hui » ou « je dis ça je dis rien ». C’est un paradoxe que je ne comprends pas, pendant les 3 années de DES, on nous a fait comprendre que ne pas faire du libéral serait de la haute trahison envers nos pairs, mais à coté de ça nous n’avons tout simplement pas été préparé, formé, informé pour nous installer. Je ne suis pas exempt de tout reproche quant à ma non préparation pour une possible installation, mais j'avais l'impression qu’enchaîner juste après la fin de l'internat c'était comme sauter dans un fossé sans en connaitre la profondeur. Et de toute façon (attention excuse bidon incoming), je ne suis pas thésé.

L’heure était donc aux remplacements. Epluchage de petites annonces, coup de fil, l’annonce  publiée la veille au soir, était déjà obsolète le lendemain à 10h,  le poste étant déjà pris. J’aurai du m’y prendre bien plus à l’avance, j’ai été léger sur ce coup, mais ça je ne l’ai compris que sur le moment.

Finalement après plusieurs appels, un poste était libre, une annonce parue à peine 2h avant. Deux cabinets, deux médecins se connaissant, cherchant un remplaçant pour travailler entre les deux cabinets. Assez de jours pour que cela soit viable économiquement, une localisation abordable pour un non véhiculé comme moi, un bon feeling téléphonique, des phrases agréables à entendre, « c’est votre premier remplacement ? C’est pas grave, on a tous commencé un jour. », l’air de rien ça fait plaisir à entendre.

Les remplacements ont commencé très vite, initialement avec un patient toutes les 20 minutes. Ce qui plus difficile que ce que je croyais, surtout quand il faut reprendre tout le dossier, comprendre les indications des différents traitements en cours, essayer de percevoir la psychologie du patient pour savoir comment établir une bonne relation médecin-patient et ne pas partir dès le premier rendez-vous sur de mauvaises bases.

Les premières semaines ont permis de comprendre un phénomène auquel je n’avais jamais pensé jusque là : « la perception du remplaçant par le patient ».

Je pense que la majorité des patients me voyait simplement comme un médecin présent un jour où le cabinet aurait été fermé si je n’avais pas été la, mais pour certains, et c’est toujours de ceux là dont on se souvient le plus, ce fut un peu plus compliqué.

« Vous êtes jeune, vous avez fini vos études ? » dit le sur le ton de l’inquiétude plus que de la curiosité
« Vous faites les vaccins ? »
« Oh non, ben je reviendrai une autre fois… »
« Bon, tant pis, vous pouvez me prendre un rdv avec le Dr Remplaçé »
« Ah, c’est 23 euros, même avec un remplaçant ? »
J’en oublie, beaucoup.

Je ne vais pas détailler non plus les 4 derniers mois qui viennent de passer. Je n’en ai ni l’envie, ni la motivation, et en plus ce serait, je pense, chiant à lire.

Mais il y a quelques patients qui m’ont marqués, déjà. Je ne pensais pas que cela irait si vite.

Aujourd’hui je ne parlerai que d’une, parce que ce billet est déjà assez long (et aussi par flemme, mais ça il ne faut pas le dire)

Mélodie (il s’agit bien sur d’un faux nom), a 16 ans. Elle est venue me voir au début de mes remplacements pour son acné, cela la gênait. Elle n’était pas très bavarde. En premier lieu, je me suis dit qu’elle était bien une adolescente, assise, le regard sur ses genoux, silencieuse, presque absente de la consultation.

Et c’est la que twitter est arrivé. Twitter est devenu, sur la fin de mon SASPAS et le début de mes remplacements, mon GEP (groupe d’échange de pratique) quotidien, mais aussi mon Balint quand cela s’avère nécessaire. S’il y a bien une chose que je sais, c’est que même si je suis encore infiniment perfectible dans ma pratique de la médecine générale, je serai infiniment plus mauvais si je n’avais pas twitter et une interaction quotidienne avec les twittos médicaux. Je ne parle pas que de connaissance médicale, médecine EBM, recommandations, etc, mais aussi, et surtout, de rapport humain, d’empathie, de compassion envers le patient, son entourage, de remise en question de mes projections, de réaliser que ce qui est évident pour moi ne l’est pas forcément pour celui qui est de l’autre coté du bureau, que les craintes, les angoisses ne sont peut être, non seulement pas les mêmes, mais peut être diamétralement opposées.
Une question aussi bête que « Mais vous, qu’est ce qui vous inquiète ? » peut renverser une consultation, et vous faire à la fois gagner beaucoup de temps mais surtout rendre la consultation bien plus productive et bénéfique pour le patient. Cette simple question c’est par twitter que j’ai appris à la poser. Et des exemples comme ça j’en ai à la pelle.
 Une autre chose bien avec twitter, et promis après j’arrête de vous embêter avec ça, c’est que les échanges ne se font pas qu’entre médecins généralistes, on apprend et on progresse aussi grâce aux spécialistes, aux pharmaciens, aux infirmiers, libéraux et hospitaliers, et même aux personnes hors d’une profession de santé qui amènent leur vécu, leurs arguments, leurs reflexions en tant que patient. Bon, il y a toujours des trolls dont les interventions me font parfois perdre un peu foi en l’humanité, mais ils ont souvent le bon gout de bloquer la majorité de ma tweet liste et moi y compris, donc tout le monde y gagne. Pour vivre heureux vivons bloqué.

Revenons en à Melodie. Qui n’est pas qu’une adolescente, et qui ne parle pas en consultation  « parce que c’est une adolescente », du moins pas que. Je décide alors de faire sortir sa mère, sans que cela ne semble poser de problème à personne. Et je continue la consultation avec Melodie. A partir de là commence une nouvelle consultation, avec un échange, une vraie relation médecin-patient. Nous parlons de son acné, des cours, de l’ambiance à la maison, elle m’explique qu’elle a un copain depuis 3 mois, je lui demande s’ils ont dejà eu des rapports ensemble, elle me dit que non, je lui demande si ses cycles sont réguliers, pas trop douloureux, elle n’a pas de contraception, je lui dis que si un jour elle veut en reparler elle peut revenir sans souci.

Un mois plus tard, Mélodie revient, avec sa mère, pour une des maux de tête, depuis quelques jours, sans fièvre, sans traumatisme, je ne retrouve aucun facteur déclenchant particulier, personne n’est migraineux dans la famille, il n’y a pas de prodrome, ça passe avec du doliprane mais sa mère voulait s’assurer que tout allait bien. L’examen étant parfait, il s’agit d’une consultation de réassurance. Mais cette fois Mélodie participe un peu plus à la consultation même en présence de sa mère. Cette dernière, qui avait monopolisé la dernière consultation jusqu’à ce que je la fasse patienter en salle d’attente s’est cette fois mué en accompagnatrice.

Récemment, Mélodie est revenue. Et vous ne pouvez pas imaginer comme cela m’a fait plaisir. Elle est venue, seule. Ce n’est pas, comme on pourrait l’appeler s’il fallait donner un cours de tutorat de médecine générale « une consultation de l’adolescent », non c’est la consultation d’une patiente, tout simplement. Sa relation avec son copain devient « sérieuse » et elle voudrait parler des différentes contraceptions.
Vous ne pouvez pas imaginer à quel point j’étais heureux, de savoir qu’en 3 mois, cette patiente que je ne connaissais pas, qui était un fantôme, caché derrière ses cheveux, phagocyté par la logorrhée de sa mère, était devenue une patiente à part entière, avec ses choix, ses doutes, ses questions, son autonomie, sa liberté sur son corps et sa santé.


Je suis quasiment certain, que cette consultation n’aurait jamais existé sans les twittos médicaux. Alors merci à eux, de me rendre moins con, et de me pousser à repenser ma pratique tant sur le plan biomédical que sur le plan humain, merci pour mes patients et moi.