lundi 7 mars 2016

Yggdrasil chapitre 3

Chapitre 3

            — Tu étais obligé de prendre la route la plus cabossée du monde ? s'agaça Dr Niide.

Le chemin était effectivement bosselé à l'extrême, et la route penchait tantôt sur la gauche, tantôt sur la droite.

Son estomac n'était pas particulièrement amateur de ce tangage.

            — Je ne vois pas en quoi cela te pose un problème, cette route est tranquille, et je trouve que tu exagères un peu, lui rétorqua Doc Julien avant de reprendre une gorgée de sa mixture favorite.
            — Evidemment, avec tout ce que tu t’enchaînes d'alcool depuis le début de notre trajet, pour toi cette route doit être aussi lisse que la peau d'un nouveau né puisqu'elle contrebalance les vertiges de ton ivresse.
            — Parfaitement monsieur, parce que je m'adapte moi.

Depuis le début de leur périple, Dr Niide et Doc Julien n'avaient pas arrêté de se contredire et de se chamailler, comme si cela était une obligation.

Ils étaient partis depuis une dizaine de lunes. Leur intérêt commun pour un départ précipité de Reus, en territoire FMC, les avait amené à prendre la route ensemble. Dr Niide avait perdu son cheval sur une embuscade, en plein coeur de la ville, et Doc Julien s'était retrouvé un peu contraint de fuir lui aussi suite à des dégâts matériels importants. "Un accident minime et vite contenu" disait il, mais Dr Niide le reprenait souvent en lui rappelant qu'il avait manqué de faire partir en fumée la moitié de la ville, juste en voulant faire une démonstration de ses pouvoirs pour attirer l'attention d'une elfe qui semblait peu réceptive à son charme.

Suite à un concours de circonstance que Dr Niide ne s'expliquait toujours pas, ils s'étaient retrouvés sur le même chariot, à fuir Reus, de nuit, dans un anonymat nécessaire.

Sa santé était de plus en plus fragile, des douleurs le rongeaient au quotidien, à tel point qu'il ne se souvenait plus de la chance que cela était de vivre une journée sans souffrance physique. Il avait du abandonner ses potions antalgiques à Reus, et aujourd'hui il le payait.

Doc Julien avait vite compris que Dr Niide était souffrant, mais il avait aussi senti que ce n'était pas à lui d'aborder le sujet et que cela viendrait de son compagnon de trajet le moment venu.

Dr Niide ne supportait plus cette route, la nausée s'ajoutait à ses douleurs habituelles. Il aurait largement préféré être à nouveau sur un cheval plutôt qu'assis à l'avant d'un chariot dont les roues tremblaient plus qu'un enfant à qui l'on raconte pour la première fois la légende du premier Roi Crestor[1].

Il proposa cette alternative à Doc Julien qui accepta. CHacun de leur coté ils se demandèrent silencieusement pourquoi il n'y avait pas pensé plus tôt.

Malheureusement, lorsqu'ils tentèrent de détacher les chevaux pour se délester du chariot, les "maudits canassons", comme ils les appelaient désormais, étaient devenus de vraies furies, rendant la tache impossible. Ils étaient donc condamnés à traîner un chariot  remplit de tonneaux, et équipés de roues brinquebalantes.

Finalement, la route finit par s'améliorer sur une courte parcelle, et leur offrit une échappatoire temporaire avec une petit chemin venant de sa droite.

            — Cela doit mener à une habitation, nous devrions suivre cette route, suggéra Dr Niide, qui aurait vendu son âme pour une pause, sur un terrain plat.
            — De toute façon, la nuit ne va pas tarder à tomber, autant sortir de la route principale, ajouta Doc Julien.

Dr Niide avait vu juste, la route menait à une petite maison en bois, la taille de sa porte d'entrée laissait deviner que le propriétaire, s'il y en avait un, dépassait à peine le mètre de haut.

Après être descendu du chariot, non sans mal pour Dr Niide dont les membres étaient tétanisés par la douleur, Doc Julien, frappa à la porte, avec la non délicatesse dont il savait faire preuve.

            — Qui êtes vous ? Qu'est ce que vous voulez ? Partez d'ici ! lâcha une voix de l'autre coté de la porte
            — Dans quel ordre ? répondit Doc Julien, parce que si on part en premier, il faudra qu'on parle fort pour répondre à vos questions, ce qui n'est certes pas impossible mais semble peu logique.

Dr Niide regarda Doc Julien pour lui signifier que leur position ne leur permettait d'aborder l'inconnu avec des réponses sarcastiques. Puis il prit la parole.

            — Excusez mon compagnon, nous sommes des voyageurs et nous cherchons un refuge pour la nuit. Je comprends votre méfiance, mais je peux vous assurer que nous ne vous voulons aucun mal, et nous pourrons même vous payer en vous offrant le tonneau de votre choix parmi ceux que nous transportons.

La porte s'ouvrit et laissa apparaître un hobbit, méfiant, mais apparemment prêt à accéder à la demande de nos deux voyageurs.

            — Vous êtes deux, ce sera deux tonneaux, et je les choisis dès maintenant.

Ce fut la premier instant, depuis le départ, où Dr Niide fut heureux d'être parti de Reus en chariot.
En chemin, Doc Julien et lui avait jeté un coup d'oeil à ces tonneaux, histoire de s'assurer qu'ils ne contenaient rien de dangereux ou d'instable, surtout à quelques centimètres des mains magiques mais maladroites de Doc Julien. Ils furent rassurés en découvrant qu'il s'agissait de tonneaux d'épices.
Après avoir choisi ses deux tonneaux et avoir demandé aux deux aventuriers de les déposer dans son salon, Totomathon accepta de les accueillir chez lui. Il leur proposa de tester ses nouvelles épices en cuisinant un plat dont il avait le secret.

Dr Niide apprécia cette proposition, espérant qu'une fois son estomac plein, une part de ses maux seraient amoindris.
Doc Julien, qui décuvait doucement, n'arrêtait pas de fixer les pieds de son hôte. Totomathon feignit initialement ne pas y prêter attention, et engagea la conversation avec Dr Niide tout en leur servant leur assiette.

            — Qu'est ce qui vous amène en plein milieu de la foret ? Je n'ai pas l'habitude de croiser des voyageurs, c'est d'ailleurs une des raison qui fait que je me suis installé ici.
            — Nous voyageons sans but réel, simplement animés par le gout de l'aventure, et en parlant de gout permettez moi de vous dire que votre plat est une merveille.

Doc Julien qui n'avait toujours pas dit un mot, continuait de fixer, sans la moindre discrétion, les pieds de Totomathon.

            — Quoi, c'est quoi le problème avec mes pieds ? Vous n'avez rien d'autre à faire que de les fixer bêtement comme ça ? s'agaça le hobbit.
            — Non mais ils sont poilus, tellement poilus qu'au début je doutais de la présence de pieds en dessous, répondit sincèrement Doc Julien.

            — Ils sont comme ça parce qu'ils ne sont pas autrement, et s'ils ne vous plaisent pas, vous n'avez qu'à ne pas les regarder.
            — Oui, mais la, j'ai plutôt l'impression que c'est eux qui me fixent.

La remarque énerva Totomathon.

            — Vous savez où vous pourriez ne pas les voir ? Dehors, dans le froid, à la merci de la foret. Alors si vous continuez à les fixer ou si vous faites une autre remarque de ce genre vous vous retrouverez de l'autre coté de ma porte avant d'avoir eu le temps de comprendre ce qui vous arrive.

Dr Niide remarqua une ombre qui venait de passer derrière une fenêtre du salon.

            — Il y a quelqu'un d'autre ici ? demanda t'il à Totomathon
            — Non, comme je vous l'ai dit, j'ai choisi de vivre ici pour profiter du calme et de la sécurité que procure une certaine solitude.
            — Alors nous ne sommes pas seuls,  lâcha Dr Niide avant de faire signe aux deux autres de ne plus faire le moindre bruit.

Doc Julien se redressa de son siège, et alla se poser dans l'angle le moins éclairé de la pièce. Dr Niide sortit son épée de son fourreau, dans un silence qui n'était plus brisé que par le crépitement des braises sous le chaudron dans lequel Totomathon venait de cuisiner. Le hobbit restait debout, dos au feu, immobile, il ne comprenait pas ce qu'il se passait, et ne savait où se mettre.

La porte d'entrée fut détruite par un coup de pied puissant et trois hommes firent irruption dans la pièce, arme à la main, visage masqué par un casque en fer.

            — C'est lui. Tuez le, dit un des trois hommes.

Totomathon n'arrivait plus à bouger ses muscles, il avait reculé et était collé contre le mur, cloué sur place.

Dr Niide se jeta sur celui qui était le plus proche et l'embrocha, jusqu'à ce que le pommeau de son épée soit bloqué par la peau de sa victime.

D'une incantation rapide Doc Julien fit monter la température du casque de celui qui allait tuer Totomathon, jusqu'à ce que son casque se mit à fondre à même son crâne, le liquéfiant par la même occasion.

Décontenancé par la tournure des événements, le troisième homme eut à peine le temps de se retourner que la lame de Dr Niide avait déjà fait une entaille sur son abdomen, laissant jaillir ses intestins sur le sol.

            — Mais bordel de bon dieu de bois qu'est ce qui vient de se passer ici ? bégaya Totomathon, sous le choc.
            — De toute évidence, ils n'étaient pas ici pour nous, c'est donc plutôt à vous de nous dire ce que signifie tout cela,  répondit Dr Niide.
            — Mais je n'en sais rien, je ne connais pas ces types, et je ne comprends pas pourquoi quelqu'un me voudrait du mal. Ça n'a aucun sens.

Doc Julien les interpella          .
            — Regardez ça, ça vous dit quelque chose ?.
Il leur montra le tatouage que l'un des cadavres avait au niveau de la nuque.

            — Non, répondirent Dr Niide et Totomathon
            — Mais ce qui est sur, ajouta Dr Niide, c'est qu'il vaudrait mieux rester sur nos gardes cette nuit et partir dès le lever du soleil.

**

            — Je vous remercie d'être venu aussi vite, entama Christian Lehmann.

Ils étaient trois autour du feu.

Ce campement de fortune, avait dû être improvisé devant l'urgence de la situation.
A l'aide d'oiseaux voyageurs, Christian avait pu les prévenir, et leur demander de le retrouver au plus vite en ce lieu.

            — Ce que je vais vous annoncer doit absolument rester entre vous et moi. Et je crains que certaines personnes mal intentionnées soient déjà au courant et que le temps nous soit compté pour éviter que le pire ne se produise.

PiR BDA et Elliot_Reid écoutèrent ses explications. Dès les premiers mots, ils réalisèrent l'ampleur de ce qui allait arriver et l'importance de leur mission.

            — Je ne peux faire confiance qu'à vous, même si j'aimerai que nous soyons plus nombreux, je ne peux me permettre de laisser filtrer cela à d'autres personne du clan, et je vous invite à en faire de même.
            — Est-ce que tu sais combien ils sont ? demanda PiR BDA.
            — Non, je n'ai pas de chiffre exact, et les écrits ne mentionnent rien à ce sujet, lui répondit Christian.
            — Evidemment, en même temps si une prophétie était précise et claire pour une fois, sans métaphore alambiquée ni donnée incomplète ce serait trop facile,  ironisa Elliot.
            — Tout ce que je sais c'est que cela a commencé il n'y a pas longtemps. Les personnes concernées ne sont peut-être pas toutes au courant, pour elles rien n'a changé. Mais on ne peut exclure que certaines ne l'ait découvert. Cela pourrait compliquer notre tâche.
            — Mais comment on va faire pour les trouver si l'on ne connait ni leurs noms, ni leur nombre ? s'inquiéta PiR BDA.
            — Il n'y a que deux moyens. Soit nous trouvons un ou une  des élus qui a pris conscience de son pouvoir. Il ou elle pourra alors ressentir les autres avec un minimum de concentration. Ou alors il nous faut retrouver la bague en mithrite noble, la bague de la première reine Yggdral qui permet à quiconque la porte de retrouver ceux qui ont été choisis, leur expliqua Christian.
            — Et où est cette bague ? demanda Elliot, pragmatique.
            — Malheureusement, je ne sais pas. Sa trace a été perdue il y a des années et l'on raconte des centaines d'histoires à son sujet et sur sa localisation.

            — Parfait, nous n'avons plus qu'à espérer trouver une bague qui peut être n'importe où, ou de tomber par hasard sur quelqu'un qui a découvert qu'il était un élu de la prophétie et de s'en servir comme compas, s'agaça PiR BDA, inquiet de la complexité de la tâche qui les attendait.
            — Ce n'est malheureusement pas tout, ajouta Christian, je connais l'un d'eux.
            — Ah, ben il fallait commencer par la, dit Elliot, en lâchant un soupir de soulagement.
            — Ce n'est pas une bonne nouvelle, j'en ai peur. Il marqua un silence, avant de reprendre, il s'agit du seigneur Amrah.
            — Sérieusement ? demanda PiR BDA, qui avait encore l'espoir que cela était une mauvaise blague.
            — Non, j'en ai bien peur, cela explique pourquoi tous les autres sont en danger, et pourquoi nous devons faire vite, car leur temps est compté, et par extension le notre aussi.
            — Par où doit on commencer alors ? demanda Elliot.
            — Nous allons partir chacun de notre coté, toi, PiR, tu vas essayer de trouver des informations sur cette bague, je ne sais pas encore comment, mais il faut essayer de mettre la main dessus. Elliot, il faudrait que tu trouves une piste, je ne sais encore comment, pour que nous puissions trouver au moins l'un des élus. Si l'un de vous deux réussi, nous avons peut-être une chance.

            — Et toi ? demanda PiR BDA.
            — Je vais m'occuper d'Amrah, le plus important étant qu'il ne soit, en aucun cas, le dernier.

Une inquiétude put se lire instantanément sur les visages de Pir et Elliot.

            — Tu comptes vraiment partir seul pour le Royaume du Crestor ? C'est du suicide. On devrait y aller tous les trois, proposa Elliot.
            — Non, c'est trop dangereux, je suis le seul qui a une chance de survivre derrière les Murs, et si j'échouai, il vous appartient de trouver et de protéger les autres jusqu'à ce que la prophétie se réalise.
            — C'est de la folie, de la folie pure. Mais tu as raison. Je comprends ta stratégie, et je suis d'accord, nous partirons demain à l'aube, conclut Pir.



[1] Un conte très ancien, se passant dans le Royaume homonyme, et dont les détails sanglants n'ont pas lieu de se retrouver dans ce récit aujourd'hui.

jeudi 3 mars 2016

Yggdrasil chapitre 2

Chapitre 2

            Une odeur de brulé accompagnait la fumée noire qui s'échappait du dessous de la porte du bureau. Personne ne sembla s'en inquiéter, et les étudiants continuaient leur chemin sans y prêter attention.

            — Une pincée je t'avais dis.
            — Oui, ben c'est ce que j'ai mis.
            — Ah bon ? Donc pour ton mettre l'équivalent d'un poing entier c'est une pincée ? Et bien, il va falloir revoir tes définitions parce qu'à ce rythme là tu n'es pas prête de faire une potion correcte.
            — Tu m'énerves, tu le sais ça ? Tu critiques, toujours, sans arrêt, mais à part être posé sur mon épaule à juger tout ce que je fais et à prodiguer des mauvais conseils, tu n'es pas d'une grande utilité.
            — Je te rappelle qu'au départ c'est toi qui m'a donné la capacité de parler. J'aurai pu être un animal de compagnie comme tous les autres mais non, madame a voulu faire des expériences. Et qui se plaint aujourd'hui ?.
            — Oui, ben pardon, mais en tout cas maintenant personne ne t'oblige à rester avec moi, ton pouvoir ne t'oblige pas à vivre éternellement sur mon épaule.
            — Attention, ne joue pas à ce jeu là avec moi.

Doc Marmotte retrouva son calme, elle versa une potion d'annulation dans sa mixture noirâtre. La fumée s'évapora en un clin d'œil, comme réabsorbée subitement par le chaudron, seul demeurait maintenant l'odeur de brulé qui avait déjà imprégné la pièce.

            — Bon, maintenant que tu as fini de recouvrir l'étage avec les effluves de ton échec, est-ce que je peux avoir droit à ma ration ?
            — Tu es une vile créature, et oui, la voilà ta ration.

Sur ces mots, Doc Marmotte prit un petit sachet de granulés bleus dans sa poche et en versa quelques uns sur la paume de sa main gauche, qu'elle monta au niveau de son épaule. Le ragondin les sniffa d'une traite avant de laisser échapper un petit bruit de jouissance et de s'affaler, n'étant plus retenu à sa maitresse que par sa queue disposée en crochet le long de son cou.

            — Souristine veut te voir? dit une voix derrière la porte.

Doc Marmotte déposa délicatement le ragondin sur un petit coussin avant de sortir de sa chambre en marche rapide. Personne ne faisait attendre Souristine. Elle traversa le patio qui séparait sa chambre de la salle principale du bâtiment. Des dizaines d'apprentis sorciers  profitaient en plein air d'un des courts moments de répit qu'ils avaient entre deux enseignements. Quelques uns la saluèrent, mais perdue dans ses pensées Doc Marmotte ne leur répondit pas.

La grande porte du bureau principal s'ouvrit à son arrivée.
Souristine était assise à son bureau, l'air inquiet. Cette pièce était sacrée pour tous les occupants de l'académie, élèves et professeurs. Peu de gens avaient vu ce bureau. En bois d'érable millénaire, il semblait peser plus lourd que le monde lui même. Ses contours, sculptés, relataient les combats des mages lors de la dernière guerre de la lune noire. Souristine était assise, le dos si droit qu'on aurait pu la croire suspendu par un fil. Des dizaines de feuilles s'étaient éparpillées sur le bureau, une plume de phoenix blanc était posée sur la pile centrale. Si cette plume n'existait pas, beaucoup pourrait penser que le phoenix blanc n'est qu'une légende, son apparition n'ayant été relevé que quatre fois dans l'histoire. Souristine  discutait avec un homme que Doc Marmotte avait l'impression d'avoir déjà vu mais aucun nom ne lui revenait. Il était de taille moyenne, d'un aspect discret, manteau sombre et lourd. Sa carrure n'était pas impressionnante mais pourtant sa prestance poussait à s'en méfier. Doc Marmotte se souvint s'être déjà fait cette remarque par le passé mais sans plus de précision.

Souristine coupa sa discussion avec l'homme d'un geste de la main et se tourna vers Doc Marmotte.
            — Asseyez-vous, s'il vous plait.

Un siège ayant été préalablement posé devant elle à cet effet, elle s'exécuta sans attendre.

            — Je vous ai fait venir pour vous soumettre une mission importante. Connaissez-vous Qffwffq[1] notre ami ici présent ?
            — Oui.

Cherchant dans sa mémoire, Doc Marmotte tenta de remettre une situation, un lieu, un moment sur ce visage, mais tout ce qui lui revenait c'était une impression peu agréable, non pas de danger, mais d'antipathie. Il ne fallait rien laisser paraitre. Sa présence devant Souristine l'imposait, et quelque serait la mission dont elle venait de parler, il lui faudrait répondre par l'affirmative, sa place ici en dépendait.

            — Je voudrais que vous partiez avec mon ami ici présent et que vous alliez aux mines éternelles. Une perturbation majeure de l'Ether y a été détectée et je veux savoir de quoi il retourne.

            — Comme vous le souhaiterez. Mais pourquoi moi ? Pourquoi que nous deux ? demanda Doc Marmotte.
            — Parce qu'il doit en être ainsi. Cela vous dérange t'il Qffwffq ?
            — Non.

Ce furent ses seuls mots, avant que Souristine ne les congédie, après les avoir invités à mener à bien leur mission dans les plus brefs délais.

Les portes se refermèrent derrière les deux nouveaux coéquipiers.

            — Vous avez un cheval ? demanda Doc Marmotte pour essayer de lancer une conversation.
            — Oui.
            — De toute évidence, je n'aurais pas de phrase complète de votre part pour aujourd'hui ? dit avec cynisme.
            — Nous avons une mission, le plus important est de la mener à bien rapidement, et il me semble que le principe de cette mission n'est aucunement de faire connaissance.

Il y eut un silence et Qffwffq reprit.

            — Cela vous convient il comme phrase complète ?

Sans attendre sa réponse, il se retourna et se dirigea vers les écuries. Doc Marmotte répéta la dernière phrase de son coéquipier sans articulier, en signe de moquerie, mais discrètement pour ne pas que ce dernier ne le remarque.

            — Je vais préparer mes affaires, je vous retrouve aux écuries, conclut-elle.

**

La canopée ne laissait passer qu'un léger fil de lumière qui se dessinait en arabesques infinies au sol. Le convoi avançait à faible allure. Il faut dire que la qualité de la route n'aidait pas. A l'origine, le chemin des soupirs devait servir de route principale dans la foret des EBM, mais dès son ouverture, les vols, pillages et rapts en série avaient vite fait d'en faire le trajet à éviter. Malheureusement, aucune autre ébauche de route n'avait été entamée en remplacement et ce chemin resta, paradoxalement,  le plus sur pour ne pas se perdre. Son nom lui venait de la première réaction des gens lorsqu'on leur demandait ce qui était arrivé à leurs marchandises une fois qu'ils en sortaient.

Faisant fi des avertissements et des rumeurs, légendes, et témoignages, un commanditaire avait demandé que sa marchandise, arrivée depuis la mer, au delta de l'Erygma, soit acheminée via ce parcours maudit jusqu'à Vorrim. Mais ne voulant rien laisser au hasard, il recruta une escorte dont la renommée n'était plus à faire, le Fléau.

Le convoi se composait d'un seul chariot, un cube géant en bois avec quatre roues, sans fenêtre, ni le moindre espace pour en deviner le contenu. Il était conduit par un seul cocher dirigeant les 2
deux chevaux. Quatre cavaliers couvraient les angles en permanence. Leurs masques ne révélaient ni leur race, ni leur sexe. Huit guerriers, à pied, fermaient la marche du convoi. Quant au Fléau, il était devant et ouvrait le passage.

            — Halte.

Cet ordre semblait venir de la droite de la route, mais personne ne se présenta.

Sans Trema leva sa main droite, faisant ainsi signe au convoi de s'arrêter.

            — Continuez votre chemin en abandonnant le chariot ici et il ne sera fait de mal à personne, ajouta la mystérieuse voix.

Sans Trema baissa sa main, mais personne ne bougea.

            — Ceci est un ultimatum. Nous vous tuerons tous si vous forcez le passage ou si vous ne faites pas ce que nous demandons, menaça l'inconnu, toujours caché.

Une flèche siffla. Puis un cri. Et un choc.

Un homme venait de tomber du haut d'un arbre après avoir reçu une flèche d'Uberklaus dans la cuisse. Il ne lui avait fallu que trois phrases pour localiser sa cible et faire mouche.

            — Tu veux bien aller l'interroger pour savoir s'il est seul ou s'il va falloir en faire un exemple, s'il te plait,  demanda Sans Trema au troisième membre du Fléau.

Le pauvre voleur, car oui nous pouvons dès à présent le plaindre de son sort, vit alors une orque descendre de son loup et s'approcher de lui, d'un pas aussi lent que terrifiant. Sa peur fut telle qu’il en oublia un instant la douleur que générait cette flèche qui lui traversait la cuisse.

Le marteau de guerre que l’orque portait n'annonçait rien de bon.

Une fois devant lui, elle fit un tour avec son bras et fracassa le crane du voleur, sans sommation.
Elle se tourna vers ses deux acolytes.

            — Il voulait servir d'exemple, ça se voyait dans ses yeux.

Jaddo arracha une partie de la chemise du voleur, et essuya son marteau recouvert d'un mélange de sang, d'os et de matière grise.

La foret laissa alors apparaître plusieurs dizaines d’homme, cachés jusque là, en embuscade, des deux cotés de la route, qui fuirent à grandes enjambés.

            — Pff, aucun courage, s’exclama Jaddo en retournant vers son loup.
            — Reprenons la route, annonça Sans Trema au reste du convoi.

C'était la troisième fois que le convoi était "attaqué", depuis son entrée dans la foret, avec toujours le même résultat.

La route s’avéra plus pacifique pendant quelques heures. L’hypothèse d’une arrivée à Vorrim sans nouvelle embuscade commençait presque à germer.

Soudain le convoi s’arrêta. Aucun des membres du Fléau n’avait ordonné cette pause.

Les 3 guerrières se retournèrent pour  comprendre ce qu’il se passait, mais les soldats restaient impassibles, le cocher était immobile.

            — Pardon, mais on peut savoir ce qui vous arrive ? demanda Sans Trema, non sans une pointe d’agacement.

Personne ne bougea, aucune réponse.

Sans Trema descendit de son cheval et s’approcha du chariot en espérant que la proximité de son épée pousserait quelqu’un à répondre à sa question.

Alors qu’elle approchait du convoi, les 8 guerriers qui étaient à l’arrière se mirent en mouvement et s’intercalèrent entre elle et le chariot.

            — Je peux savoir ce que c’est que ce délire ? s’énerva Sans Trema.

Jaddo descendit de son loup et alla rejoindre Sans Trema. UberKlaus ne bougeait pas de son cheval.
Les guerriers se mirent alors autour des deux guerrières. Le bruit des épées sortant de leur fourreau exalta Jaddo.

            — Et moi qui avait peur de m’ennuyer avec cette mission, me voila ravie, s'extasia l'orque.

Le combat fut lancé quand une première épée tenta de frapper le flanc droit de Jaddo. Le coup était précis et rapide. Si elle n’avait pas utilisé le renforcement d’armure au niveau de son avant bras droit pour dévier la lame, un tel coup aurait pu lui être fatal. Profitant de l’espace que lui libéra ce dégagement, elle utilisa le pommeau de son marteau pour frapper son ennemi à la mâchoire. Dans son élan, elle aurait pu le tuer si une autre épée n’était pas venue s’intercaler entre elle et la tempe de son adversaire. Sans Trema dut éviter un coup quasiment similaire, mais se baissa en plus pour esquiver une deuxième attaque, elle en profita pour sectionner deux chevilles.

Les quatre cavaliers se mirent alors à galoper en direction d’UberKlaus. Elle eut le temps de décocher une flèche qui transperça le front du cavalier le plus à droite, avant de demander à son cheval de se dégager de l’axe principal. Elle savait qu’en mouvement, même à courte distance du groupe, elle aurait un avantage certain.

Jaddo reçut un coup de pied au niveau du creux poplité gauche qui lui fit poser genou à terre. Cela ne manqua pas d’attiser sa colère. Elle fractura le nez de celui qui lui faisait face et dont la lame commençait à s’abattre sur elle. Elle fit une roulade sur le coté droit et brisa le genou droit de l’homme qui était à sa portée. Profitant de sa chute, elle lui arracha son épée et la lança vers un autre ennemi qui tomba au sol, le sternum coupé en deux.

Sans Trema extirpa son épée de la gorge d’un des assaillants dont le cri de douleur fut étouffé par le sang qui noyait sa trachée. Dans un mouvement de moulinet calculé, elle sectionna par la même occasion la carotide de celui qui s’approchait sur sa droite.

UberKlaus faisait le tour du convoi, à une allure fixe. Un deuxième cavalier fit les frais de son adresse au tir. D’une flèche, UberKlaus sectionna les attaches gauches de sa selle. L’homme bascula sur le coté et termina au sol, mort, après que son visage fit la connaissance rapprochée d'un tronc bien trop solide pour ses cervicales.

Ils n’étaient plus que trois à tenter d’attaquer Sans Trema et Jaddo. Elles se mirent alors dos à dos et anticipèrent l’attaque de leurs ennemis, prenant l’initiative à leur compte.

Il ne fallut que 4 coups pour que les trois guerriers restants se retrouvent au sol. En cinq morceaux distincts.
UberKlaus venait mettre de un troisième poursuivant au sol, d’une flèche qui fit chatouilla sa rétine droite avant de ressortir par son os occipital. Le dernier cavalier passa à portée de Jaddo. Elle ramassa son marteau et lui lança au visage. Au sol, le cavalier repris ses esprits pour voir qu’il était à vingt centimètres du sol, tenu par le cou, son casque n'était plus là et les crocs d'une orque en colère frôlaient sa mâchoire.

            — Pourquoi, vous nous avez attaqué ? demanda Jaddo.

Aucune réponse.

Elle s’énerva.
            — Réponds où je te fais compter tes os au rythme  de leurs craquements.

La peur pouvait se lire sur le visage du dernier survivant du Fléau, mais aucun son ne sortait de sa bouche.

Dans un accès de colère, elle le projeta contre un arbre. L’homme fut transpercé de part en part par une branche solide.

Sans Trema s’approcha et examina le corps

            — Regardez. Son cou. C’est un tatouage.

UberKlaus prit un petit couteau et découpa la peau autour du tatouage.

            — On demandera, une fois à  Vorrim si quelqu’un connaît ce dessin, moi il ne me dit rien.
            — Venez voir, hurla Jaddo qui venait de casser un coté du chariot principal avec un coup massif.
            — Des chaines, des attaches, mais pour une seule personne. Et aucun prisonnier. Qu’est ce que c’est que ce délire ? s'interrogea Uberklaus.
            — Je n'aime pas trop ça, répondit Sans Trema.
            — Heureusement que nous avons déjà été payé, souligna Uberklaus.
            — Allons à Vorrim pour voir si quelqu’un peut nous éclairer sur tout ça, que l’on aille ensuite trancher la tête du responsable, conclut Jaddo.
**

Qffwffq et Doc Marmotte venaient de partir. Le bureau de Souristine était plus sombre que d’habitude. Seuls quelques bougies empêchaient l’obscurité de dominer la pièce.

            — J’ai fait ce que tu m'avais demandé dit la magicienne, assise, droite, devant son bureau, semblant parler dans le vide, j’espère que tout se passera comme prévu » ajouta t’elle.

Il y eut un silence plusieurs secondes avant qu’une autre voix féminine ne se fit entendre depuis le recoin le plus sombre de la pièce.

            — Tout ira pour le mieux. Tu as fait ce qui était nécessaire.
            — Tu ne m'as pas vraiment laissé le choix, argumenta Souristine.

Aucune réponse. Elle était de nouveau seule dans son bureau.




[1] le nom de ce personnage  est ici retranscrit selon ce qui pourrait s'en rapprocher le plus phonétiquement parlant, mais il est techniquement impossible pour l'auteur d'écrire le nom exact de ce personnage. Merci de votre compréhension

mercredi 2 mars 2016

Le début des remplacements et Twitter.

4 mois de remplacement. Certaines choses se mettent en place. C’est la fin de la deuxième période de vacances, synonyme de remplacement à temps plein pour beaucoup.

Dire qu’il y a un peu plus de 4 mois j’étais encore interne, en fin de saspas, cherchant des remplacements pour continuer à avoir un salaire. Le libéral, cela était devenu une évidence depuis longtemps, l’hôpital n’est pas fait pour moi, il peut parfaitement convenir à certaines personnes, il n’est ni mieux, ni moins bien que le  libéral, il est juste différent, et cette différence faisait que la simple idée pour moi d’y travailler était inimaginable.

M’installer ? Ahah. En 2016, en région parisienne, sans aucune économie sur mon compte, avec toute la difficulté que cela peut représenter, physiquement, psychologiquement, économiquement. Non seulement cette hypothèse m’effrayait plus que l’idée d’être seul avec une lampe torche et des piles en fin de vie à bord du Nostromo, mais en plus je ne savais rien de ce qu’il fallait faire administrativement, ou bien sur le plan logistique. Peut être suis-je un assisté, qui a besoin qu'on lui explique tout, c'est même fort probable. Certes il y a des congrès pour ça. Mais je n’ai jamais eu (pris) le temps d’y aller, et j’aurai aimé que ma fac aborde ce sujet de manière intensive plutôt que de développer la « marguerite des compétences », jusqu’à ce que j’en arrive à haïr cette fleur et cette expression de manière viscérale. Sérieusement, cette expression me fait le même effet qu’« au jour d’aujourd’hui » ou « je dis ça je dis rien ». C’est un paradoxe que je ne comprends pas, pendant les 3 années de DES, on nous a fait comprendre que ne pas faire du libéral serait de la haute trahison envers nos pairs, mais à coté de ça nous n’avons tout simplement pas été préparé, formé, informé pour nous installer. Je ne suis pas exempt de tout reproche quant à ma non préparation pour une possible installation, mais j'avais l'impression qu’enchaîner juste après la fin de l'internat c'était comme sauter dans un fossé sans en connaitre la profondeur. Et de toute façon (attention excuse bidon incoming), je ne suis pas thésé.

L’heure était donc aux remplacements. Epluchage de petites annonces, coup de fil, l’annonce  publiée la veille au soir, était déjà obsolète le lendemain à 10h,  le poste étant déjà pris. J’aurai du m’y prendre bien plus à l’avance, j’ai été léger sur ce coup, mais ça je ne l’ai compris que sur le moment.

Finalement après plusieurs appels, un poste était libre, une annonce parue à peine 2h avant. Deux cabinets, deux médecins se connaissant, cherchant un remplaçant pour travailler entre les deux cabinets. Assez de jours pour que cela soit viable économiquement, une localisation abordable pour un non véhiculé comme moi, un bon feeling téléphonique, des phrases agréables à entendre, « c’est votre premier remplacement ? C’est pas grave, on a tous commencé un jour. », l’air de rien ça fait plaisir à entendre.

Les remplacements ont commencé très vite, initialement avec un patient toutes les 20 minutes. Ce qui plus difficile que ce que je croyais, surtout quand il faut reprendre tout le dossier, comprendre les indications des différents traitements en cours, essayer de percevoir la psychologie du patient pour savoir comment établir une bonne relation médecin-patient et ne pas partir dès le premier rendez-vous sur de mauvaises bases.

Les premières semaines ont permis de comprendre un phénomène auquel je n’avais jamais pensé jusque là : « la perception du remplaçant par le patient ».

Je pense que la majorité des patients me voyait simplement comme un médecin présent un jour où le cabinet aurait été fermé si je n’avais pas été la, mais pour certains, et c’est toujours de ceux là dont on se souvient le plus, ce fut un peu plus compliqué.

« Vous êtes jeune, vous avez fini vos études ? » dit le sur le ton de l’inquiétude plus que de la curiosité
« Vous faites les vaccins ? »
« Oh non, ben je reviendrai une autre fois… »
« Bon, tant pis, vous pouvez me prendre un rdv avec le Dr Remplaçé »
« Ah, c’est 23 euros, même avec un remplaçant ? »
J’en oublie, beaucoup.

Je ne vais pas détailler non plus les 4 derniers mois qui viennent de passer. Je n’en ai ni l’envie, ni la motivation, et en plus ce serait, je pense, chiant à lire.

Mais il y a quelques patients qui m’ont marqués, déjà. Je ne pensais pas que cela irait si vite.

Aujourd’hui je ne parlerai que d’une, parce que ce billet est déjà assez long (et aussi par flemme, mais ça il ne faut pas le dire)

Mélodie (il s’agit bien sur d’un faux nom), a 16 ans. Elle est venue me voir au début de mes remplacements pour son acné, cela la gênait. Elle n’était pas très bavarde. En premier lieu, je me suis dit qu’elle était bien une adolescente, assise, le regard sur ses genoux, silencieuse, presque absente de la consultation.

Et c’est la que twitter est arrivé. Twitter est devenu, sur la fin de mon SASPAS et le début de mes remplacements, mon GEP (groupe d’échange de pratique) quotidien, mais aussi mon Balint quand cela s’avère nécessaire. S’il y a bien une chose que je sais, c’est que même si je suis encore infiniment perfectible dans ma pratique de la médecine générale, je serai infiniment plus mauvais si je n’avais pas twitter et une interaction quotidienne avec les twittos médicaux. Je ne parle pas que de connaissance médicale, médecine EBM, recommandations, etc, mais aussi, et surtout, de rapport humain, d’empathie, de compassion envers le patient, son entourage, de remise en question de mes projections, de réaliser que ce qui est évident pour moi ne l’est pas forcément pour celui qui est de l’autre coté du bureau, que les craintes, les angoisses ne sont peut être, non seulement pas les mêmes, mais peut être diamétralement opposées.
Une question aussi bête que « Mais vous, qu’est ce qui vous inquiète ? » peut renverser une consultation, et vous faire à la fois gagner beaucoup de temps mais surtout rendre la consultation bien plus productive et bénéfique pour le patient. Cette simple question c’est par twitter que j’ai appris à la poser. Et des exemples comme ça j’en ai à la pelle.
 Une autre chose bien avec twitter, et promis après j’arrête de vous embêter avec ça, c’est que les échanges ne se font pas qu’entre médecins généralistes, on apprend et on progresse aussi grâce aux spécialistes, aux pharmaciens, aux infirmiers, libéraux et hospitaliers, et même aux personnes hors d’une profession de santé qui amènent leur vécu, leurs arguments, leurs reflexions en tant que patient. Bon, il y a toujours des trolls dont les interventions me font parfois perdre un peu foi en l’humanité, mais ils ont souvent le bon gout de bloquer la majorité de ma tweet liste et moi y compris, donc tout le monde y gagne. Pour vivre heureux vivons bloqué.

Revenons en à Melodie. Qui n’est pas qu’une adolescente, et qui ne parle pas en consultation  « parce que c’est une adolescente », du moins pas que. Je décide alors de faire sortir sa mère, sans que cela ne semble poser de problème à personne. Et je continue la consultation avec Melodie. A partir de là commence une nouvelle consultation, avec un échange, une vraie relation médecin-patient. Nous parlons de son acné, des cours, de l’ambiance à la maison, elle m’explique qu’elle a un copain depuis 3 mois, je lui demande s’ils ont dejà eu des rapports ensemble, elle me dit que non, je lui demande si ses cycles sont réguliers, pas trop douloureux, elle n’a pas de contraception, je lui dis que si un jour elle veut en reparler elle peut revenir sans souci.

Un mois plus tard, Mélodie revient, avec sa mère, pour une des maux de tête, depuis quelques jours, sans fièvre, sans traumatisme, je ne retrouve aucun facteur déclenchant particulier, personne n’est migraineux dans la famille, il n’y a pas de prodrome, ça passe avec du doliprane mais sa mère voulait s’assurer que tout allait bien. L’examen étant parfait, il s’agit d’une consultation de réassurance. Mais cette fois Mélodie participe un peu plus à la consultation même en présence de sa mère. Cette dernière, qui avait monopolisé la dernière consultation jusqu’à ce que je la fasse patienter en salle d’attente s’est cette fois mué en accompagnatrice.

Récemment, Mélodie est revenue. Et vous ne pouvez pas imaginer comme cela m’a fait plaisir. Elle est venue, seule. Ce n’est pas, comme on pourrait l’appeler s’il fallait donner un cours de tutorat de médecine générale « une consultation de l’adolescent », non c’est la consultation d’une patiente, tout simplement. Sa relation avec son copain devient « sérieuse » et elle voudrait parler des différentes contraceptions.
Vous ne pouvez pas imaginer à quel point j’étais heureux, de savoir qu’en 3 mois, cette patiente que je ne connaissais pas, qui était un fantôme, caché derrière ses cheveux, phagocyté par la logorrhée de sa mère, était devenue une patiente à part entière, avec ses choix, ses doutes, ses questions, son autonomie, sa liberté sur son corps et sa santé.


Je suis quasiment certain, que cette consultation n’aurait jamais existé sans les twittos médicaux. Alors merci à eux, de me rendre moins con, et de me pousser à repenser ma pratique tant sur le plan biomédical que sur le plan humain, merci pour mes patients et moi.

dimanche 28 février 2016

Yggdrasil chapitre 1

Chapitre 1

                Les portes de la salle suprême s'ouvrirent de nouveau. Doc Arnica, seule personne autorisée à les franchir, apparut.

Après presque 6 jours, sans communiquer, sans donner signe de vie, et après avoir expressément ordonné aux autres gardiennes de ne la déranger sous aucun prétexte, elle sortit de la pièce. Son visage était encore plus sombre que lorsqu'elle y était entré.
Ce n'était pas la première fois qu'elle s'enfermait dans cette pièce, mais jamais à sa sortie, les traits sur son visage, et son silence, n'avaient autant inquiété ses suivantes.
Elle avait ressenti des soubresauts dans l'équilibre du mana qui ne pouvaient demeurer floues. Ces jours de méditation, la main posée sur la plus ancienne racine d'Yggdrasil avaient répondu à ses questions mais n'avaient aucunement apaisé ses craintes.
Personne n'osa lui demander ce qu'elle avait vu, ce qu'elle avait perçu. Il était de coutume que la gardienne suprême soit la première à parler après une méditation.
Elle traversa le long couloir brillant de l'intense lumière qui traversait ses vitres géantes jusqu'à sa chambre. D'un pas rapide et régulier, elle le parcourut sans croiser un seul regard, sans laisser filtrer une once de réponse aux questions silencieuses qui l'entouraient .

Arrivée sur le pas de la porte de sa chambre, elle finit par se tourner vers sa première suivante, qui avait suivi son rythme, derrière elle, comme le veut le protocole. Elle la regarda droit dans les yeux, le temps de se faire comprendre, sans dire le moindre mot, puis s'enferma dans sa chambre, seule.
Quelques dizaines de minutes plus tard, une embarcation modeste attendait sur la plage qui faisait face à  l'entrée du Sanctuaire.

**

            — Reviens ici espèce de petit morveux, hurla un garde dont le poids de base ajouté à celui de son armure ne lui permettait pas de suivre la cadence de celui qu'il espérait attraper.

Michaël continuait sa course effrénée dans les rues de Lodegrien pour échapper à ses poursuivants. Connaissant les rues du quartier par cœur, il savait qu'à cette heure, le marché du tissu serait pour lui un atout majeur dans son évasion. Il décida de tourner sur sa droite, sauta par-dessus une brouette de fumier, évita de justesse de renverser une femme qui portait une montagne de châles aux couleurs diverses, pour finalement se retrouver dans l'artère principale du marché. Les 4 gardes qui le poursuivaient, ne le lâchaient pas. Si celui qui semblait les commander perdait du terrain, ce n'était pas le cas des autres qui maintenaient une distance stable avec Michaël, leur permettant de ne pas le perdre de vue. Se faufilant entre les stands et les passants, Michaël en profita pour chaparder une petite bourse en cuir laissée sans surveillance sur un stand pendant plus de 2 secondes, ce qui est bien trop pour résister à l'agilité de notre fugitif. Sentant son avance fondre, malgré ses estimations, il s'extirpa de l'allée principale, se glissant entre deux stands, et entra dans la taverne qui se trouvait devant lui. A l'intérieur personne ne sembla noter son entrée. Maintenant il lui fallait réussir à se faire totalement oublier.

La plupart des tables étaient pleines. Un brouhaha naissait toutes les conversations qui se tenaient à chacune des tables, certaines plus animées que d'autres. Des vapeurs de cuissons et d'alcool chauds embrumaient la salle. Il lui fallait s'asseoir au plus vite pour maximiser ses chances de ne pas être repéré. Il repéra une table dans le coin droit, apparemment pour deux, mais une seule personne s'y tenait. Ça fera l'affaire, se dit il. Il bouscula légerement une personne pour se faufiler jusqu'à la table et se posa sans regarder celui qui lui faisait face, trop occupé à redresser sa capuche sur sa tête. Deux chopes encore mousseuses étaient posées sur la table, il se saisit de la plus proche mais la main de son collègue de tablée l'attrapa au poignet.

            — Pose cette chope si tu tiens à la vie lui dit une voix posée, un peu grave, et menaçante.
            — Quoi ? Tu vas me tuer pour avoir trempé mes lèvres dans ta bière ? Des gardes vont arriver d'un instant à l'autre dans cette taverne, je pense que ce n'est pas ce que tu as de mieux à faire, répondit Michaël.
            — Ce n'est pas moi qui vais te tuer, mais ce que j'ai mis dans cette chope avant ton arrivée. Elle ne t'est pas destinée, alors pose la et libère cette place. Je ne me répéterai pas, ajouta l'inconnu.

Michaël perdit un instant son sourire,  releva la tête et se retrouva nez à nez avec un khajit. Ses poils gris, marqués de quelques traits noirs, son museau et sa moustache ne laissaient pas de place au doute. Les khajit n'étant pas connu pour leur humour mais plutôt pour leur manque total de second degré, Michaël lâcha aussitôt la chope, et se releva doucement. Il s'asseya à la table d'à coté qui venait de se libérer.

Un garde entra dans la taverne. Les représentants de l'ordre Lodegrienien n'étaient pas les bienvenus ici. Tous les regards se tournèrent vers lui, avec une insistance qui ne lui autorisa qu'un rapide coup d'œil inefficace pour rechercher sa cible avant de devoir sortir, par instinct de survie.

Michael assista à la scène, sans se retourner, en utilisant le reflet d'un miroir légèrement sur sa gauche en contrebas d'un escalier. Il lâcha un soupir de soulagement. Ce n'était pas passé loin cette fois.
Un homme passa sur sa droite et s'assit à son ancienne place. Sa position permettait à Michaël d'écouter leur conversation, il n'aurait certainement pas dû, mais le khajit semblait ne lui accorder aucune attention.

            — Tu voulais me voir Tiben ? demanda l'homme.
            — Il faut que l'on parle, et c'est important lui répondit le khajit d'une voix toujours aussi monocorde.
            — Je vois que tu as déjà commandé les boissons, tu sais recevoir, à défaut d'être humain tu as quand même quelques unes de nos qualités.

Tiben ne releva pas l'affront et enchaina.

            — Tu as détourné et volé des marchandises il y a deux jours, sur la route de Druceis. Dont un coffre en particulier. La personne a qui il appartiennent veut le récupérer, lui et ce qu'il contenait.
            — Celui a qui il appartenait tu veux dire, parce que désormais il s'agit de mes possessions, et de toute façon, je l'ai déjà donné à mon commanditaire. Je n'aime pas que tu me fasses venir pour ça, surtout que tu es plutôt mal placé pour jouer les justiciers.
            — Je n'ai pas de temps à perdre, nous faisons tous des erreurs, et je ne critique pas tes actes, mais cette fois ci, je me vois dans l'obligation de te demander au moins qui est ton commanditaire, que je vois cela avec lui.
            — Tu veux le nom de mon commanditaire ? Tu m'as pris pour qui ? Un homme de foi ? Ecoute moi bien le félin, je vole, je pille, et toi tu ne vaux pas mieux que moi, je te connais depuis longtemps et c'est pour ça que je ne t'ai pas encore ouvert la gorge en deux, maintenant lâche moi avec cette histoire avant que ma patience ne cède et que je me fasse greffer tes moustaches en guise de sourcils.

Tiben ne répondit pas, il attrapa sa chope, mais la main de l'homme qui lui faisait face l'arrêta.

            — Je préfère ça, on va trinquer à ton culot mal placé, mais avant on va mélanger nos verres. Je n'ai plus confiance en toi depuis l'incident de Taos et ce n'est pas ton attitude aujourd'hui qui va changer ça.

L'homme attrapa les deux chopes, et versa un peu du contenu de celle de Tiben dans la sienne, avant de faire la manoeuvre inverse. Il réitéra deux fois.

            — En même temps, le khajit, ordonna t'il.

Accédant à sa demande, Tiben bût sa chope en même temps que lui.

Ils reposèrent les chopes, vides, sur la table et l'homme s'écria :
— Bon, je vais être gentil et oublier le coup que tu es en train de me faire, mais ne recommence plus jamais ce petit jeu avec moi.

A peine eut il terminé sa phrase qu'il tomba raide mort sur la table, les yeux grands ouverts.

            — Plus jamais, c'est promis, lui répondit Tiben.

Puis il se releva, mais sa jambe gauche ne le porta pas affaibli et Michaël, de manière reflexe, l'attrapa en pleine chute.

            — Amène moi à l'étage, chambre 21, s'il te plait humain, et je te paierai.

Michaël ne répondit pas, et s'exécuta. 
Chaque marche de l'escalier qui menait au chambre rappela à Michaël son gabarit fin et agile mais nullement basé sur la force musculaire. Personne ne l'aida, en fait, personne ne leur prêtait attention.
Tiben était de plus en plus lourd, et bientôt sa jambe droite puis le toute la partie basse de son corps ne le portaient plus. Heureusement ils étaient arrivés en haut de l'escalier.

Michaël réalisa qu'il allait devoir trainer le khajit au sol. L'espace d'un instant il se demanda s'il allait le tirer par les bras ou par la queue. Grand bien lui fit, se diront les khajits, il opta pour les bras.
Arrivé à la chambre 21, Michaël sentait que ses bras le brulaient. Il ouvrit la porte et tomba nez à nez avec une femme mi elfe mi humaine qui mélangeait des potions sur un petit bureau en bois.

            — Vous avez du vous tromper de chambre, dit elle, sans menace, sans colère.
            — Je... je ne sais pas, c'est lui qui m'a dit chambre 21, expliqua Michaël en montrant le corps étalé de Tiben dont la bouche laissait échapper un petit filet de bave mousseux.
            — Oh non, qu'est ce qu'il a fait encore ? demanda t'elle en s'approchant avant d'ajouter, déposez le sur le lit.

Michaël se demanda où il allait trouver la force de faire ça, mais accéda à la requête.

Une fois sur le lit, Tiben sembla reprendre un peu ses esprits.

            — Flu... Fluorette.
            — Oui, c'est moi, je ne sais pas comment tu fais ton compte, mais tu es fatiguant, sache le.

Puis elle se tourna vers Michaël.

            — Qu'est ce qui lui est arrivé ?
            — Je ne sais pas, il a bu dans sa chope, mais... du poison, il devait y avoir du poison.

Fluorette se pencha sur Tiben,  ouvrit sa bouche tant bien que mal, regarda ses canines, puis sa conjonctive. Elle prit son pouls, avant de se relever.

            — Bon, vous, comment vous appelez-vous ?
            — Michaël.
            — Parfait, alors, Michaël, vous allez lui maintenir la gueule ouverte, et que je vous le dirai vous la fermerez et vous mettrez les doigts dans son museau pour bloquer toute arrivée d'air.
            — Euh, d'accord.

Michaël s'exécuta au signal de Fluorette une fois que cette dernière eut versée une miction pâteuse et violette dans la gueule de Tiben.

Une fois la gueule fermée et le museau bouché,  Tiben eut un reflexe de déglutition.

            — Maintenant penchez le sur le coté, sur le bord du lit et mettez cette bassine juste devant lui, sur le sol.

Michaël le mit en position, mais à peine eut il le temps de mettre la bassine en place que Tiben se mit à vomir un demi litre d'un liquide vert et rouge, sans se réveiller.

            — Parfait. Maintenant nous n'avons plus qu'à attendre, lui signifia Fluorette.

**

                 Le bateau de Doc Arnica arriva sur une plage des plaines de la Félicité. Aucun cortège, aucune autre embarcation ne l'avait accompagné. Les couleurs des voiles du bateau à elles seules assuraient un voyage sans embuche. Aucun fou ne l'était assez pour oser s'attaquer à la gardienne suprême d'Yggdrasil.

Doc Arnica posa pied à terre et se dirigea vers l'homme à cheval qui était immobile depuis de longues minutes en haut de la dune qui faisait face au bateau.

Arrivée en haut, elle passa sa main sur le flanc du cheval qui ne broncha pas.

            — Merci d'être venu, dit elle.
            — Tu sais bien que je n'ai pas le choix, répondit le cavalier.
            — Ce n'est pas ce que je voulais dire, et tu le sais, ajouta t'elle.
            — Viens en aux faits. Tu n'es quasiment jamais sorti de ton sanctuaire, et lorsque tu demandes à me voir ce n'est jamais pour des bonnes nouvelles, ne trainons pas.
            — Bonnes, mauvaises nouvelles, tout est une question de point de vue, tu ne comprendras jamais cela.

L'homme ne répondit pas.

            — Ça commence, dit elle.

Un long silence s'en suivit. Puis l'homme descendit de son cheval et se dressa face à elle.

            — Tu en es sure ?
            — Oui, ma position ne permet pas l'incertitude.
            – Et que vas-tu faire ?
            — Moi rien, je suis simplement venu te prévenir, mais je ne peux rien faire de plus et tu le sais.
            — J'espère que tu n 'es pas sérieuse ? Tu vas garder ton éternelle neutralité même aujourd'hui ? Alors que l'équilibre même du monde va être remis en cause ?
            — Ce n'est pas à moi de décider, j'outrepasse probablement déjà mes prérogatives en venant te voir vu que je sais ce que tu vas tenter de faire.
            — Et si cela ne se termine pas de la bonne manière, tu vivras pour l'éternité dans le regret ? Couverte du sang de la lâcheté, c'est donc cela que tu veux ?
            — Je te le répète. Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise manières. Tu es toujours dans le manichéisme, la dichotomie, le bien et le mal, mais cela n'est qu'une vue de l'esprit. Personne ne peut réellement juger ce qui est bien ou pas. Ni toi, ni moi, ni personne.
            — Il est facile ce discours pour toi. Toi qui ne te salis jamais les mains, toi qui penses que ne pas choisir est une possibilité. Laisse moi te dire que tu te trompes, ne pas choisir c'es aussi faire un choix, celui de la lâcheté.
            — Cette discussion a assez duré, ce qui devait être dit a été dit, je dois partir. A toi de voir ce que tu veux faire, je ne pourrais que guider ceux qui le voudront, sans distinction ni préférence et encore moins en me basant sur des critères arbitraires de jugement de valeur. Je ne changerais pas les règles de ce monde pour toi Christian Lehmann, ni pour toi, ni pour personne d'autre. Je savais que t'en parler n'était pas une bonne idée, mais si je l'ai fait c'est pour une seule raison.
            — Je t'écoute.
            — Il en fait parti.

Sur ces mots, elle se retourna. Christian n'avait pas répondu à sa dernière phrase. Mais son visage exprimait une certaine inquiétude.

Doc Arnica descendit la dune pour regagner son bateau. Christian resta immobile jusqu'à ce que le bateau s'efface sous l'horizon. Il savait que lorsqu'il monterait de nouveau sur son cheval ce serait pour entamer ce qui pourrait être sa dernière quête.